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L’accent russe | Le blog de Nadia Sikorsky

28.08.2025
Apparition de Dame Blanche chez un mourant. Labaune et Minne, La Lecture Journal de Roman N°121, 1857

Les lecteurs assidus de Nasha Gazeta connaissent bien Sergueï Lebedev, écrivain russophone vivant à Berlin. Il y a presque trois ans, j’ai publié une interview de lui à l'occasion de la sortie en français de son roman Le Débutant. De plus, en mars 2023, j’ai rendu compte de son intervention au Cercle russe de l'Université de Genève. Cette intervention, intitulée « Les taches blanches de la littérature russe du XXIe siècle – ce dont nous n'avons pas parlé », était consacrée à ce qui, selon lui, n'avait pas été fait dans la littérature russe contemporaine – y compris par lui-même – pour empêcher la tragédie actuelle. « Au cours des trente dernières années, nous avons évité plusieurs thèmes clés pour la culture russe. Et cela ne concerne pas seulement la littérature. Le premier thème est celui de la responsabilité des crimes commis par l'État soviétique et le régime soviétique. Le tableau est le suivant. Il existe des millions de victimes officiellement reconnues des répressions politiques. La définition des crimes commis est beaucoup moins claire. La question de la responsabilité n'a jamais vraiment été posée. Il manque donc un personnage très important sur scène : le méchant, le criminel ».  Et ainsi de suite. Vous pouvez lire ici l'intégralité de l'intervention, en russe.

À présent, ayant lu La Dame blanche, publié en russe l'année dernière par les éditions Meduza, je pense qu'il s'agit bel et bien d'une tentative de combler ce vide littéraire en ce qui concerne la guerre qui se poursuit en Ukraine, sans attendre que le temps passe et que la distance présumée nécessaire pour considérer les grands événements avec recul se mette en place. Même si, selon Sergueï Lebedev lui-même, l'idée du roman est née il y a longtemps – il y a dix ans, en fait, lorsque, le 17 juillet 2014, le vol Malaysia Airlines 17 reliant Amsterdam à Kuala Lumpur était abattu par un missile au-dessus du Donbass. « L'avion de ligne international détruit était comme un signe que cette guerre allait toucher le monde entier, même s'il ne le savait pas encore et ne voulait pas le savoir », raconte l'auteur sur le site de Meduza, avant de poursuivre : « C'est un livre sur le pressentiment, l'imminence d'une grande guerre qui arrive, méconnue, alors que nous avons l'impression que notre monde est toujours le même, relativement sûr, prévisible, et qu'il est impossible qu'un mal aussi grand, un mal à l'échelle du XXe siècle, puisse y exister. »

Je suis sûre que de nombreux lecteurs comprendront parfaitement ce sentiment de pressentiment, d'angoisse, d'incapacité à croire que ce qui se passe l’est pour de vrai ; que c'est la réalité. Ils le comprendront parce qu'en regardant en arrière, ils savent déjà que le « grand mal » ne surgit pas du jour au lendemain ; qu'il est le résultat de longues années de mensonges, de manipulation de l'opinion publique et de mépris à son égard.

Je qualifierais le genre du nouveau roman de Sergueï Lebedev de « parabole philosophique teintée de mysticisme », tant il regorge d'allusions et d'allégories. À commencer par son titre, La Dame blanche, et le sous-titre, Cinq jours en juillet 2014. Aussitôt, l'esprit d'un lecteur passionné se met à travailler... S'il y a une dame là-dedans, comment pourrait-il ne pas y avoir La Dame de pique de Pouchkine ? – d'autant plus qu'un terrible secret plane sur tout le récit et que les deux principaux méchants du livre sont un jeune militaire surnommé Valet et un général du KGB appelé Korol (roi en russe). Et cette triade nous mène tout droit au roman de Vladimir Nabokov, « Le Roi, la Dame, le Valet », écrit en russe à Berlin en 1928. De juillet 2014 à Août 1914 de Soljenitsyne et au début de la participation de la Russie à la Première Guerre mondiale déclenchée par l'Allemagne, il n'y a qu'un saut d'un siècle ! Et les « cinq jours » dans lesquels s'inscrivent les événements décrits nous positionnent devant les cercles de l'Enfer de Dante, qu'ils soient au nombre de neuf ou non : de fait, quoi de plus proche – au sens figuré – que cette mine au centre du récit, cette mine apparemment sans fond avec ses couches de victimes issues de différents « cercles » historiques : la révolution de 1905, la guerre civile, la Seconde Guerre mondiale et maintenant une nouvelle guerre qui se profile à l'horizon ? Les mineurs, les « rouges » et les « blancs », les Juifs, tous sont mélangés là-bas. Lasciate ogne speranza, voi ch'entrate – « Qu'il abandonne tout espoir, quiconque entre ici ». Le puits de mine bouché par un bouchon de béton est une métaphore des crimes soigneusement dissimulés, qui finiront tôt ou tard par être découverts. Tant que les victimes ne seront pas reconnues, que des monuments ne seront pas érigés en leur honneur et que les coupables ne seront pas punis, le mal ne pourra pas restera enfoui au fond, mais refera surface encore et encore.

Pourquoi une mine ? Parce que l'action du roman se déroule dans le Donbass ; dans un village minier qui porte le nom de Marat en honneur de celui qui, pour les uns, reste un martyr de la Révolution française, et pour les autres l’un des principaux instigateurs des massacres du septembre 1792. [Puis-je, entre parenthèses, rappeler que Jean-Paul Marat est né à Boudry, dans l’actuel canton de Neuchâtel, que sa mère, Louise Cabrol, était une genevoise dont la famille calviniste était originaire du Rouergue et que son frère cadet David fut professeur de littérature française au lycée impérial de Tsarskoïe Selo, près de Saint-Pétersbourg où il était parmi les enseignants préférés du jeune Alexandre Pouchkine.] C’est donc dans ce village minier que Jeanne, une étudiante de Kharkiv, vient s'installer pour prendre soin de Marianna, sa mère mourante. Dans le roman, Marianna est une ancienne responsable de blanchisserie. L'allégorie est évidente : l'image de la blanchisseuse symbolise la purification, tant physique que spirituelle, à travers le processus de « lavage », de l’élimination des taches.

Marianne est la « Dame blanche », ou, selon le dossier que le KGB a ouvert sur elle, « Blanche-Neige », gardienne d'un secret qu'elle ne veut pas partager, même avec sa fille, dotée de pouvoirs surnaturels que tout le monde reconnaît – y compris ceux qui ne peuvent pas la supporter.

Le désir de se venger personnellement de Marianne et de sa fille Jeanne, aussi désirable que tout fruit défendu, dicte, comme le lecteur le découvre, la volonté de Korol/Roi et de Valet de participer, sur ordre du commandement militaire russe, à la guerre qui se prépare et qui – selon eux – leur rendra le « sceptre du pouvoir ». Autant d’objectifs vils, vous en conviendrez, n'ayant rien à voir avec le véritable patriotisme. Korol perçoit en Marianne « une ennemie inconnue » et regrette fort de ne pas avoir mené à bien l'affaire qu'il avait commencée contre elle à l'époque soviétique. 

« À l'époque soviétique, il aurait pu la convoquer pour une conversation préventive, faire pression sur elle. Il aurait pu l'arrêter, l’épuiser par des interrogatoires, la menacer. Cependant il était convaincu d’avance qu’elle résisterait, comme tant d’autres. Mais aujourd’hui… aujourd’hui il pouvait l’envoyer au sous-sol. Au sous-sol du complexe sportif fermé depuis longtemps, où les gens apprennent très vite à répondre aux questions. Aujourd’hui, n’imposte quel mystère était aussi accessible qu’une pute d’autoroute. » 

Telle est la pensée d’un Korol nostalgique et qui avoue à un moment donné que « jadis il aimait mentir. (…) Cela s’appelait la “propagande en soutien des actions tchékistes”. Toute une science. Et il était bon. »  Mais de l'aveu au repentir et à la rédemption, le chemin est encore très long.

On peut encore lire bien des choses dans ce livre : Jeanne qui entend des voix et a des visions, comme Jeanne d'Arc. Un avion abattu, comme une image de l'Apocalypse : « Un immense souterrain où un pays entier est descendu. Tunnels, caves, mines, lignes de métro, tout est bondé. Des orchestres y jouent et des enfants y naissent, des chirurgiens y opèrent et des professeurs y enseignent. Là luit et vacille cette étrange illumination, lumière de ceux qui veillent et prient : lanternes, torches, bougies... ». Telle est l'une des visions effrayantes de Jeanne, et qui n'a guère besoin d'explications. Ces visions s'accompagnent de révélations. C'est précisément dans un rêve qu'elle « ressentait la division fatale de la région frontalière, la force des États, l'Ukraine et la Russie, qui s'affrontaient sur l'axe Ouest-Est ; cet axe selon lequel est disposée leur maison, partagée avec leurs voisins : les fenêtres de Jeanne donnent sur le couchant, celles des voisins sur le levant ». Ô rêves des héroïnes de la littérature russe ! Combien de thèses vous sont consacrées, et combien de secrets vous cachez encore ?

Le livre de Sergueï Lebedev lui aussi contient encore beaucoup de réflexions intéressantes et de parallèles historiques, mais je suis convaincue que ce sont les comparaisons directes entre l'URSS et le régime nazi qui susciteront les réactions les plus vives chez les lecteurs : 

« Eux, les Bruns, nous ont exécutés, et les autres, les Rouges, nous ont enfermés pour toujours, comme le djinn dans sa bouteille. Ils étaient des ennemis mortels, féroces. Mais en nous, en notre rejet posthume, se cache leur proximité secrète, leur parenté. La loi dira qu'il s'agit de deux crimes différents : le meurtre et la dissimulation d'un meurtre, mais si un ennemi couvre son ennemi, qui sont-ils l'un pour l'autre en définitive ? ». 

C'est ainsi que raisonne l'un des Juifs fusillés et enterrés dans une mine pendant la Seconde Guerre mondiale, un ingénieur allemand qui avait construit cette mine. Il est difficile de ne pas reconnaître dans sa voix celle de l'auteur, surtout lorsqu'il évoque la force venue « de l'Est », « du froid », la traitant de « zombie », et qu'il écrit à propos de ceux qui sont arrivés : « Ils sont ce passé qui ne veux pas passer ». Certains lecteurs seront certainement enthousiasmés par ces réflexions, d'autres seront furieux. Comme dans la vie.

Le « Roi » et Valet périssent, tandis que Jeanne résiste à la tentation d'une « nouvelle vie » (le serpent tentateur lui apparaît sous la forme d'un rouge à lèvres hors de prix « tombé du ciel ») et se met à faire le grand ménage dans sa maison. Il semblerait que le mal ait été puni, que le bien ait triomphé, mais pour une raison peu claire il m’est difficile de qualifier d’« heureuse » la fin du livre. Peut-être parce que je ne suis pas habituée à compter sur des forces surnaturelles, mais plutôt sur moi-même. Je me demande quelle impression vous en aurez-vous, chers lecteurs. En discuterons-nous lorsque vous aurez lu le livre ? Et si vous le lisez rapidement, vous pourrez poser vos questions à Sergueï Lebedev en personne : le 7 septembre à 15 h, il sera l'invité du festival Livres sur les quais à Morges, dont le programme complet est disponible ici.

P.S. Ayant déjà termine ce texte j'ai appris que La Dame Blanche était aussi un réseau de renseignement clandestin belge pendant la Première Guerre mondiale. Fondé par Walthère Dewé, il empruntait son nom à une légende locale — selon laquelle l’apparition d’une femme vêtue de blanc annonçait la chute des occupants — pour brouiller les pistes. Le réseau recueillait des informations essentielles, notamment sur les mouvements des troupes et des trains allemands, qu’il transmettait au renseignement britannique (MI6). À la fin de la guerre, il comptait 1 300 agents en Belgique, dans le nord de la France et au Luxembourg, fournissant jusqu’à 70 % des renseignements alliés en zone occupée.

25.07.2025
© N. Sikorsky

La Fondation Pierre Gianadda expose une quarantaine de chefs-d'œuvre provenant du Musée Armand Hammer de Los Angeles. Certains d'entre eux ont traversés l'Atlantique pour la première fois. J’ose parier que le nom du collectionneur est mieux connu des Russes que des Suisses. 

« Le millionnaire idéal », « notre oncle américain », voire « le capitaliste personnel de Lénine » : autant d'épithètes dont, en URSS, fut affublé ce grand industriel américain qui se distingua par son amour – jugé étrange par beaucoup – pour ce pays qui alors occupait un sixième de la surface de la Terre, tout autant que par sa passion (tout à fait compréhensible) pour les œuvres d'art. En Russie, il est surtout connu le « Hammer Centre », nom informel donné à ce qui est aujourd'hui le Centre international du commerce à Moscou, officiellement inauguré en 1980 à l'occasion des Jeux olympiques. L'idée de créer un centre d'affaires à Moscou est née au début des années 1970, à l'initiative de la Chambre de commerce et de l'industrie de l'URSS… et d'Armand Hammer. Sa construction a été financée par des prêts accordés par les banques américaines EXIM Bank et Chase Manhattan Bank, ainsi que par le budget de l'État soviétique.

Hammer
Armand Hammer dans son bureau. Observez bien les photos derrières lui ; reconnaissez-vous Lénine et Brejnev ? Photo Global Look Press

Tout le monde connaît donc le « Hammer Centre » chez nous. On sait moins que le futur milliardaire naquit au sein d’un couple d'émigrants juifs de l'Empire russe, Julius et Rosa Hammer, que son père était issu d'une famille de constructeurs navals ruinés qui travaillaient au chantier naval de Nikolaïev et qu’il vivait à Odessa, d'où il devait émigrer aux États-Unis en 1875 pour s'installer dans le Bronx. Exerçant la médecine, il possédait cinq pharmacies. En 1915, il fonda une entreprise pharmaceutique familiale, la Allied Drug and Chemical Corporation, qui commercialisait des produits cosmétiques. Armand, né en 1898, était son second fils. S’il commença par affirmer que son père l'avait prénommé ainsi en l'honneur d'Armand Duval, un personnage du roman « La Dame aux camélias » d'Alexandre Dumas fils, il devait ensuite reconnaitre la version selon laquelle Julius Hammer, admirateur de l'idéologie communiste, avait souhaité voir refléter dans le nom de son fils le symbole du Parti socialiste américain (Socialist Labor Party of America) dont Julius était l'un des dirigeants ; à savoir le marteau et le fer (arm and hammer). Après la Révolution d'octobre en Russie, une partie des socialistes, menée par Julius, avait fait sécession pour créer le Parti communiste américain, dont Hammer père reçut la carte de membre n° 1. Après ça, difficile de ne pas croire au destin !
Rembrandt van Rijn. Junon, 1662-65. Collection Armand Hammer, don de la Fondation Armand Hammer. Hammer Museum, Los Angeles

Armand Hammer est diplômé de la Faculté de médecine de l'Université Columbia, où il a obtenu son doctorat en médecine en 1921. Il n'a cependant jamais exercé la médecine, bien qu'il se soit toujours présenté comme « docteur Hammer ». Pendant ses études universitaires, il a pris la tête de l'entreprise familiale et en est devenu, selon des sources ouvertes, le premier étudiant de l'histoire des États-Unis à gagner un million de dollars par son travail.

Sympathisant avec le socialisme, il entreprend de se rendre en Russie soviétique durant l'été 1921. Les biographes divergent quant à la raison de son voyage : certains pensent qu'il s'agissait uniquement d'affaires ; d'autres qu’Armand Hammer était en mission secrète afin d’établir des liens entre les communistes américains et les dirigeants soviétiques. Quoi qu'il en soit, le jeune entrepreneur américain de 23 ans est reçu au Kremlin par Lénine en personne. Dès ce moment commence à se tisser le mythe que Hammer entretint précieusement toute sa vie, de même la photo que lui avait offerte Vladimir Lénine, porteuse de cette inscription en anglais : « Au camarade Armand Hammer, de la part de V. Oulianov (Lénine). 20.XI.1921 ». Avec cette photo, il devient le premier homme d'affaires américain à obtenir une concession en Russie soviétique : un gisement d'amiante près d'Alapaïevsk, en Oural. De plus, dans un contexte de famine nationale, le Commissariat du peuple aux affaires extérieures et la « Allied Drug and Chemical Corporation » de Hammer signent un accord sur la livraison à la Russie soviétique d'un million de boisseaux de blé américain en échange de fourrures, d'œufs de caviar noir et de bijoux confisqués par les bolcheviks et conservés par l’état. On peut supposer que c'est à cette époque que son incroyable collection d'œuvres d'art commence à se constituer. « Armand Hammer vivait à Moscou dans un palais aux murs nus qu'il fallait remplir. Il a commencé par des meubles, des porcelaines et des objets Fabergé », a expliqué Cynthia Burlingham, directrice adjointe du Hammer Museum de Los Angeles, à un groupe de journalistes invités à Martigny, assurant qu'aucune des œuvres présentées à l'exposition n'avait été achetée en Russie. Admettons.
Van Gogh
Vincent Van Gogh. Le Semeur, vers 1888. Collection Armand Hammer, don de la Fondation Armand Hammer. Musée Hammer, Los Angeles

Lors de la présentation, rien n’a été dit sur le fait qu'en 1927, Hammer avait épousé l'actrice et chanteuse russe Olga Vadina, mère de son unique fils. Si l'on en croit Wikipédia, Olga est née en 1901 à Sébastopol au sein d’une famille d'officiers de l'armée impériale russe issue d’Allemands russifiés ; pour un quart grecque, un autre quart polonaise et moitié allemande, elle était de nationalité russe et de confession orthodoxe. Olga et Armand s’étaient rencontrés en 1925 à Yalta – une histoire d'amour de vacances qui rappelle le film génial de Jean Negulesco, Comment épouser un millionnaire, avec Marilyn Monroe au casting. Les services secrets américains, les services de renseignement britanniques et le directeur du FBI Edgar Hoover en personne considéraient Olga comme une agente de la Guépéou. Mais ils ne purent le prouver.

Au cours de ses années de collaboration avec l'URSS, cet Américain décidément entreprenant se livre à toutes sortes d'activités – de la première concession de crayons à la construction d'un géant de la chimie, l'usine d'azote de Togliatti (aujourd'hui « Togliattiazot »), et au pipeline d'ammoniac Togliatti-Odessa, principale infrastructure de transport de ce combinat. En parallèle, il collectionne des œuvres d'art, ce qui nous intéresse aujourd'hui le plus… même s'il est étonnant que personne n'ait encore tourné de thriller sur la vie d'Armand Hammer.
Gogen
Paul Gauguin. Bonjour, Monsieur Gauguin, 1889. Collection Armand Hammer, don de la Fondation Armand Hammer. Hammer Museum, Los Angeles

« Les frères Hammer ont joué le rôle d'intermédiaires entre le gouvernement soviétique et les marchands d'art et collectionneurs américains lors de la vente des trésors des musées de l'URSS. Après avoir quitté l'Union soviétique au début des années 1930, ils ont vendu les trésors de la dynastie des Romanov, des objets anciens, des peintures, des sculptures provenant de l'Ermitage de Leningrad, des œufs de Fabergé (authentiques et faux). Tout cela était livré par l'intermédiaire d'Amtorg», affirme la page Wikipédia russe consacrée à Armand Hammer. Sans entrer dans les détails juridiques et autres, rappelons simplement qu'Amtorg était une société par actions créée dans l'État de New York pour promouvoir le développement du commerce soviéto-américain dans les premières années d’existence de la Russie soviétique, et qu’elle servait d'intermédiaire dans les opérations d'import-export des associations soviétiques de commerce extérieur avec des entreprises américaines dès 1924 – soit donc neuf ans avant l'établissement des relations diplomatiques entre les États-Unis et l'Union soviétique –, ceci avant de cesser d'exister en 1998, sans aucune décision officielle ni décret du gouvernement de la Fédération de Russie à ce sujet. C'était une organisation intéressante ! Il convient d'ajouter qu'Armand Hammer, qui exportait activement des chefs-d'œuvre hors de l'URSS, faisait parfois des cadeaux : le seul tableau de Goya présent dans les musées russes, Portrait de l'actrice Antonia Sarate, a été offert par lui au Musée de l'Ermitage en 1972. En retour, et en guise de cadeau également, la ministre de la Culture de l'URSS de l’époque, Ekaterina Fourtseva, a ordonné de remettre à Hammer le tableau de Kazimir Malevitch intitulé Suprematisme dynamique n° 38, tout droit sorti des réserves de la galerie Tretiakov, à Moscou.
Sisley
Alfred Sisley. Scierie à Saint-Mammès, 1880. Collection Armand Hammer, don de la Fondation Armand Hammer. Hammer Museum, Los Angeles

Il est intéressant de noter que c'est précisément l'exposition des œuvres du peintre suprématiste russe d’origine polonaise Kazimir Malevitch, d’abord montée à la National Gallery of Art de Washington avant d'être transférée au Metropolitan Museum of Art de New York, qui devait inaugurer, le 28 novembre 1990 – douze jours donc avant la mort de Hammer – le musée qui porte son nom à Los Angeles. La magnifique collection du défunt président de la Occidental Petroleum Corporation, qui permet de retracer les principaux courants de l'art occidental de la Renaissance au début du XXe siècle, était estimée à l'époque à 250 millions de dollars et avait été rassemblée non seulement en URSS, bien sûr, mais aussi dans des galeries parisiennes et new-yorkaises – notamment chez Knodler, Georges Petit et Wildenstein – ainsi que dans de grandes maisons de vente aux enchères telles que Christie's, Parke-Bernet et Sotheby's.

L’histoire du musée de Los Angeles a commencé lorsque Hammer, membre du conseil d'administration du Los Angeles County Museum of Art pendant près de 20 ans, a renoncé à un accord facultatif visant à transférer ses tableaux au LACMA après des désaccords sur la manière dont sa collection serait exposée. Peu après, le 21 janvier 1988, jour anniversaire de la mort de Lénine (!), Hammer a annoncé son intention de construire son propre musée sur le site du garage Westwood, adjacent au siège de l'Occidental Petroleum. (Il est amusant de noter que le Centre de culture contemporaine « Garage » de Moscou, fondé par Daria Zhukova et l’oligarque Roman Abramovitch, était initialement situé dans le bâtiment classé monument architectural de l'avant-garde soviétique : l'ancien garage de bus Bakhmetiev, qui lui a donné son nom.) Le bâtiment du Hammer Museum, conçu par l'architecte new-yorkais Edward Larrabee Barnes, a été imaginé comme un palais Renaissance avec des galeries concentrées autour d'une cour intérieure calme et une apparence extérieure relativement austère.

Et voilà qu’aujourd'hui, près de quarante chefs-d'œuvre de ce palais californien sont exposés à Martigny, en Suisse, et permettent aux amateurs d'art locaux d'apprécier la diversité des goûts d'Armand Hammer autant que son infaillible sens des affaires.
Pissarro
Camille Pissarro. Boulevard Montmartre, Mardi gras, 1897. Collection Armand Hammer, don de la Fondation Armand Hammer. Hammer Museum, Los Angeles

Il ne fait aucun doute que le joyau de la collection, Junon de Rembrandt, peint entre 1662 et 1665, attirera le plus l'attention. Ce n'est un secret pour personne que l'artiste a utilisé comme modèle sa femme Saskia pour représenter la déesse romaine du mariage et de la maternité.

Tout visiteur de l'exposition aura certainement envie de faire un tour dans l'un des bateaux amarrés au quai dans le tableau d'Eugène Boudin Voiliers dans le port (1869) et sera pris d'une vague d'émotion en voyant Salomé danser devant Hérode peinte par Gustave Moreau de 1876. Et comment ne pas rester figé d'admiration devant Le Semeur de Van Gogh, créé à Arles en 1888, ou ne pas vouloir se mêler à la foule qui envahit le boulevard Montmartre, l'une des rues parisiennes préférées de Camille Pissarro, à qui l'artiste a consacré treize tableaux, pour la plupart peints depuis sa chambre d’hôtel ! Sur la toile rapportée de Los Angeles, le boulevard Montmartre est représenté pendant le carnaval du Mardi gras de 1897, tandis qu'une autre version est conservée à l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, grâce au mécène russe Mikhaïl Pavlovitch Ryabouchine. Après la révolution de 1917, sa magnifique collection a été nationalisée et l'ancien banquier est mort en 1960 à Londres dans un hôpital pour pauvres. Les collectionneurs ont parfois des destins bien différents.

A la Fondation Gianadda, on peut actuellement admirer des œuvres de Fragonard, Chardin, Corot, Manet, Degas, Renoir, Monet, Bonnard, Sisley, Vuillard, Toulouse-Lautrec et de nombreux autres grands maîtres, ainsi qu'une collection exceptionnelle de sculptures de Dominique Honoré Daumier. Chaque pièce pourrait faire l'objet d'un livre ! Mais mieux vaut se rendre à Martigny et découvrir toute cette splendeur de vos propres yeux : l'exposition de la collection d'Armand Hammer vous attend jusqu'au 2 décembre 2025. Et moi, sur cette note positive, je vous souhaite de belles vacances et vous donne rendez-vous à la rentrée. 
 
 
16.07.2025
Photo © N. Sikorsky

Souvenez-vous, il y a un mois je vous parlais de l’exposition d’El Lissitzky actuellement en vue au Musée d’art de l’histoire de Genève (MAH). Vous avez été plus de six mille à lire ce texte, et ce manifeste intérêt me fait chaud au cœur. J’ai donc trouvé opportun et important de vous présenter la personne à qui l'on doit ce « Fonds russe et hongrois d'avant-garde »:  Rainer Michael Mason, conservateur du Cabinet des estampes du MAH de 1979 à 2005.
 
Rainer Michael Mason, né à Hambourg en 1943, vit – selon ses propres dire – à Genève « depuis d’innombrables années »; plus précisément depuis 1944. Historien de l’art, il est conservateur honoraire des estampes in partibus infidelium – de nouveau selon ses propres dire. Auteur de vingt-et-une expositions « russes »; plus une en préparation. Je l’avais rencontré pour la première fois il y a très longtemps (mais bien après 1944, tout de même) et ai suivi depuis, à distance, ses projets – y compris l’exposition des œuvres d’un artiste Suisse Markus Raetz à la Fondation Jan Michalski, en 2022. 
 
J’ai été ravie de l’avoir retrouvé à l’ombre des platanes genevois pour lui parler des « miens ».
 
D’où vient votre intérêt pour la culture russe ?
                 Sans doute, c’est d’assez ancienne date, dans ma jeunesse, que la culture russe s’est manifestée à moi, ‒ littérature et musique. La légende du Grand Inquisiteur, dans Les frères Karamazov de Dostoïevski (dans la traduction de Rudolf Kassner) est, dirai-je, mon plus vieux souvenir. Telle symphonie de Tchaïkovski (la quatrième !) et l’ouverture-fantaisie Roméo et Juliette m’ont très tôt accompagné.

Stepanova
Varvara Stepanova (1894-1958) Sans titre, 1919 linogravure en noir, sur vélin de librairie fin, monté sur papier gris chiné; 157 x 131 / 164 x 137 / 250 x 187 mm Genève, Cabinet des estampes, inv. E 2005/9 (don du Cercle des Estampes)


Quand avez-vous découvert l’avant-garde ?
Mon intérêt pour l’avant-garde russe remonte à décembre 1970, à la faveur d’une présentation à la galerie Jean Chauvelin, place de Fürstenberg, à Paris, de dessins de Kazimir Malevitch (parmi lesquels vraisemblablement quelques faux, comme on devait le comprendre plus tard). 
           En septembre 1977, mon intérêt a été réalarmé par une visite à la galerie Gmurzynska, à Cologne, qui joua un rôle majeur dans l’introduction de l’avant-garde russe en Occident et qui montrait ce qui restait de son exposition Die Kunstismen in Russland / The Isms of Art in Russia. 
           Jeune assistant-conservateur au Cabinet des estampes, j’ai eu à assurer à l’été 1978 la coordination locale et l’accrochage de l’exposition au Musée Rath, à Genève, de l’exposition Tendances constructivistes au XXe siècle · Collection Mc Crory Corporation New York (reprise de Paris 1977). Des artistes russes en faisaient partie.
           Dans l’hiver 1978‒1979, Charles Goerg (1932-1993), mon patron au Cabinet des estampes, dont je repris la direction en novembre 1979, m’avait laissé faire quelques modestes acquisitions : une linogravure d’Alexandre Rodtchenko (1919), une linogravure d’Ivan Puni (1922). Dès 1980, avec El Lissitzky (une planche de la Figurinenmappe de 1923), j’ai poursuivi les achats, selon les possibilités offertes ‒ ou provoquées. 
 
Parmi tous les autres genres et époques dont vous êtes expert, qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans ce mouvement ?
           Les « Russes », dirais-je aujourd’hui, ont offert l’exemple de la création d’un art véritablement neuf, fondé à la fois sur une inventivité incroyable et sur une connaissance fine de ce qui se faisait ailleurs, à Paris comme à Berlin. Rappelons, en renvoyant au onzième des Bauhausbücher, consacré à Malevitch, Die gegen­standslose Welt (1927), que le suprématisme est né d’une lecture de Cézanne et du cubisme, en dehors de toute visée imitative. Les Russes surent traduire le regard sur le monde dans une « non objectalité » (Ungegenständlichkeit) exceptionnellement riche en solutions formelles, en présence plastique. 
           Si l’un des courants de l’avant-garde russe fut celui très altier du suprématisme et du constructivisme (les esprits occidentaux éveillés par l’art minimal des années 1960 y furent bien sûr réceptifs), l’autre volet, issu du néo-primitivisme, du cubo-futurisme, voire de l’expressionnisme, mais surtout des impulsions (linguistiques) du svig, du zaum’ et du lubok, prit sous la main d’Ol'ga Rozanova (1886‒1918) et d’Aleksej Kruchenykh (1886‒1968) un tour aussi libre et gestuel que coloré (voir Utinoe gnezdyshko… durnykh’’ slov’, 1913, et Te li le, 1914).
           Tant de rigueur et d’autonomie me stupéfiaient. 
Gubar
Anonyme [?: Nikolaj Suetin (1897-1954)] Ex-libris Gubar, [?: 1922] zincographie en noir et rouge, sur papier gommé; 53 x 45/62 x 52 mm Genève, Cabinet des estampes, inv. E 90/1 (don RMM)  

 
Vous avez étudié cette période en profondeur et avez fait quelques découverts remarquables… En direz-vous quelques mots ?
           La création artistique n’aboutit pas seulement à une proposition formelle, elle se concrétise aussi dans un objet dont la matérialité et la technique mise en œuvre comptent. N’étant pas russophone (je n’ai fait que du grec ancien) et étant donc éloigné de nombre de textes et d’informations originelles, me trouvant (surtout au début des années 1980) devant un corpus d’artistes encore peu ou pas étudiés, mon métier de conservateur d’estampes me tournait cependant vers une prise en compte « réaliste » ou factuelle des objets collectionnés. 
           Je me suis, par exemple, avisé de ce que la couverture d’un opuscule de Nikolaj Punin ("Pervyj cikl lekcij, chitannykh na kratkosrochnykh kursakh dlja uchitelej risovanija" · Sovremennoe iskusstvo, 1920) était communément (et commodément !) déclarée lithographie de Malevitch, alors qu’elle n’est qu’une impres­sion typographique, en quatre passages de couleur, au moyen de clichés trait, appelés aussi clichés zinc. 
          Une question d’une autre portée m’a happé, celle de l’authorship de La guer­re universelle ("Vselenskaja vojna", 1916), stupéfiante suite de collages sur papier bleu – aimablement, obstinément donnée à Rozanova (par exemple dans la collection Costakis, 1981), alors qu’il m’apparut bientôt (1988) que l’auteur n’en pouvait être que Kruchenykh. Cette attribution est désor­mais unanime­ment acceptée (Susan Compton a bien voulu me suivre en 1990 et 1992). [ Susan Compton est une historien d'art britannique, spécialiste du XXème siècle – N.S.]
 
Les œuvres russes du début du XXe siècle ont souvent fait objet des fraudes. Pourquoi, à votre avis ? Et Genève n’a pas été épargnée … 
           La raison des falsifications est assez simple : quand il y a un marché (ce fut le cas dès le milieu des années 1970 pour l’avant-garde russe), on fabrique ce qui est demandé (d’autant que les paramètres d’une époque, d’un style, d’une école, d’un artiste sont mal connus). Cela n’a pas changé – ne changera pas.
           Assez récemment (23.X.2024 ‒21.II.2025) le Bloomberg Center de la John Hopkins University, à Washington D.C exposait innocemment (et reproduisait en couverture de son catalogue) un jeu absolument faux (autant que trois autres, dont l’un est conservé à Genève à titre documentaire) de la série des magnifiques 6 gravjur’’ en couleur de Ljubov Popova (1917), dont je ne connais que deux jeux authentiques (au Cabinet des estampes, à Genève [ex-Costakis] et au MoMA, à New York). 
           Vous parlez de Genève. Vous faites donc référence aux « pastels de Larionov » présentés en dehors de toute participation et/ou connaissance de ma part au Musée Rath, à Genève, en 1988. Dante : Guarda e passa !
Popova
Ljubov Popova (1889-1924) Sans titre | 6 gravures [6 gravjur’’]), 1917 (variante du frontispice de la suite) linogravure, 306 x 230 / 350 x 255 mm Genève, Cabinet des estampes, inv. E 94/433 (dépôt de la Fondation Jean-Louis Prevost)

 
Comment l’idée vous est-elle venue de commencer la collection de l’avant-garde, le Fonds, et pourquoi « mixer » la Russie et la Hongrie ? 
           Les raisons d’être d’un musée sont de collectionner, d’étudier, de présenter. La Suisse, dans les années 1970‒1980 se disait volontiers le pays de l’art concret et/ou constructiviste (Max Bill, Camille Graeser, Verena Loewensberg, Richard Paul Lohse, etc.). Or les sources historiques de cette tendance étaient peu ou pas désignées. Je me suis donc lancé.
           Au tournant des années 1980 (et suivantes), il était encore possible – économiquement – d’acheter des pièces (estampes, publications d’artistes, etc.) appartenant à l’avant-garde russe. Quand on s’intéresse à quelque chose, on trouve de plus en plus de choses intéressantes (c’est le principe de la serendipity), cela se sait et l’on vous fait des offres spontanées. 
           Tout en veillant à enrichit les autres pans de la collection (car il faut, selon Clausewitz, renforcer les points forts – et pourquoi ne pas citer ici Georg Baselitz, Jean Fautrier, Markus Raetz, Bram van Velde ?), au fil des ans, les noms de David Burljuk, Jakov Chernikhov, Sonia Delaunay-Terk, Alexandra Exter, Natalija Gontcharova, Naum Granovski, Iliazd, Vasilij Kamenskij, Ivan Kljun, Gustav Klucis, Aleksej Kruchenykh, Valentina Kulagina, Mikhail Larionov, Vladimir Lebedev, El Lissitzky, Benedikt Livshic, Vladimir Maïakovski, Kazimir Malevitch, Ljubov’ Popova, Ivan Puni, Aleksandr Rodtchenko, Ol’ga Rozanova, Aleksandr Shevchenko, Iosif Shkol’nik, Maria Sinjakova, Varvara Stepanova, Kirill Zdanevitch vinrent s’inscrire dans les collections de Genève. Certains d’entre ces artistes valent comme « points fort » : Kruchenykh, Lissitzky, Malevitch, Popova, Rozanova.
           Sauf à oublier que les « Russes » ont, ne fût-ce qu’à travers le filtre des enseignements du Bauhaus, eu leur effet sur la création hongroise, s’ajoutèrent très naturellement Sándor Bortnyik, Fréd Forbát, Lajos Kassák, László Moholy-Nagy, László Péri, Anton Prinner. Et j’aime mettre ici en avant Bortnyik et Péri, qui sont rares.
           Au demeurant, pour justifier la « fantaisie » hongroise au sein de la collection genevoise, qu’il me soit permis de rappeler que le 7 avril 1927, à Dessau, au Bauhaus, Malevitch rencontre Walter Gropius, chez qui il déjeune, Kandinsky et László Moholy-Nagy. Décision est prise alors de consacrer à Malevitch un livre. Ce sera le onziè­me de la collection dirigée par Gropius et Moholy-Nagy, qui en signe la typographie et la couverture, ainsi que le bref avant-propos de la rédaction (en fait Mo­holy-Nagy) daté de novembre 1927.

J’imagine que vous avez connu Georges Costakis, ce célèbre collectionneur moscovite d’origine grec qui constitua une des plus grandes collections d'avant-garde russe. Comment était-il ? Comment l’avez-vous convaincu de vendre certains œuvres ? D’où est venu l’argent ? Était-il toujours prévu que la collection appartiendrait au MAH ?
           Non je n’ai pas rencontré Georges Costakis. Margit Rowell, qui a montré en 1981 au Guggenheim, à New York, une partie de sa collection, m’en a souvent parlé, puisqu’elle avait travaillé avec lui. C’est l’instance chargée de vendre certaines parties de la collection Costakis qui m’a approché. Genève a pu acquérir alors Lissitzky, Popova, Rozanova et le Scrapbook (1920‒1945) réunissant Rodtchenko, Stepanova et divers autres artistes.
           Suprematizm · 34 Risunka (1920) de Malevitch a été réglé, dans le cadre du fonds du Centenaire de 1986 du Cabinet des estampes, par un vote du Conseil municipal … en 1988. D’autres enrichissements furent dus aux fonds Léonie Roth et Wilson. Les acquisitions Costakis ont été prises en charge, avec l’appui de Cäsar Menz, directeur du Musée d’art et d’histoire, par la Fondation Jean-Louis Prevost, laquelle les a mises en dépôt perpétuel au Cabinet des estampes en 2002. Le statut patrimonial n’a pas changé, que je sache.

Розанова
Ol'ga Rozanova (1886-1918) | Aleksej Kruchenykh (1886-1968) poèmes) La guerre (Vojna), [?: Andrej Shemshurin éditeur ?], Petrograd 1916 xylographie et collage en couleur Genève, Cabinet des estampes, Genève, Cabinet des estampes, inv. E 2005/11 (don Monique Nordmann et RMM, en mémoire de Gérard Nordmann)    

 
Êtes-vous encore « en contact » avec la collection russo-hongroise ? Saviez-vous qu’elle serait exposée cet été ?
           De loin. Je fus informé de la façon la plus courtoise de l’exposition réunissant Lissitzky, Malevitvh et Rozanova.
           En 1987, 1988, 1989, 1991, 1994 et 2005, j’ai tour à tour et en des configurations diverses exposé la totalité des pièces appartenant au fonds russo-hongrois du Cabinet des estampes. Par deux fois j’en ai publié certaines parties (le fonds initial en 1988, sous le titre Moderne · Postmoderne | Deux cas d'école | L'avant-garde russe et hongroise · 1916-1925 | Giorgio de Chirico – 1924-1934 et en 2003 dans un ouvrage intitulé GUERRE | S | trois suites insignes sur un thème · 1914-1916 | Natalija Gontcharova · Ol’ga Rozanova · Aleksej Kruchenykh).
     Le catalogue (un inventaire des collections suisses dans ce domaine) L’affirmation du Nouveau. Les avant-gardes russe et hongroise dans les collections publiques suisses. 1912-1927, lesquelles firent l’objet d’une exposition au Musée d’art et d’histoire, en 2005, reste à paraître. 
 
Depuis le début de la guerre en Ukraine, plusieurs tentatives ont été faites, y compris en Suisse, de bannir certains artistes russes, d’interdire certains œuvres. Qu’en pensez-vous – peut-on encore séparer l’art de la politique ?
           Rien n’autorise d’écarter l’éthique ‒ de la pensée, de l’action, du comportement. Les œuvres d’art, si elles s’en prennent ouvertement (ou subrepticement) à l’éthique, ne méritent pas d’être montrées et célébrées. Il n’y a pas de juste guerre, quand celle-ci attaque, envahit, asservit. Seule la défense de l’indépendance est licite. Certes, bannissons les artistes et les œuvres qui plaident pour l’agression et l’invasion. Laissons les autres s’exprimer. Je me pose parfois la question : Dürer est un immense artiste, mais certainement pas un type sympathique. Faut-il s’assoir à sa table et dîner avec lui ou seulement regarder ses œuvres ?  Je m'explique. À lire, par exemple, son journal de voyage dans les Pays-Bas, Dürer ne me paraît pas sympathique (âpre au gain, etc.). Je m’abstiendrai donc (aujourd’hui) à entrer en relation amicale avec lui. Mais son œuvre – c’est cela qui reste (aujourd’hui) de lui – je le regarde, je le regarderai.
           Pareillement, le chef d’orchestre Valery Gergiev n’est pas un type sympathique, éthiquement recommandable, puisqu’il refuse de condamner l’invasion guerrière d’un autre pays. Je m’abstiendrai (aujourd’hui), de me mettre à table avec lui et de diffuser ses enregistrements (donc, par cela, d’être son féal et de lui rendre service). Mais « demain » (après sa mort), je pourrais fort bien écouter, voire diffuser ses enregistrements.
           En d’autres termes, à l’endroit des vivants (de ceux avec qui nous partageons la vie), nous avons des devoirs – des obligations présentes, pressantes, contraignantes, dirais-je. Face aux morts, même s’ils furent des salauds, il n’y a plus qu’à prendre en compte la forme de leur œuvre (pour autant que le message de l’œuvre ne porte pas atteinte aux valeurs de la vie).
En d’autres mots encore, de Borodine dirigé par Gergiev, il n’y aura dans cinquante ans que Borodine – que j’écouterai (et diffuserai). [Cela posé, j’évite quand je le peux de choisir un CD de Karajan, qui adhéra par deux fois, et à Cologne et à Vienne, au parti nazi …].
Malevich
Kazimir Malevitch (1878-1935) Suprématisme · 34 dessins (Suprematizm · 34 Risunka), 1920 lithographie en noir, sur vélin léger de librairie; 220 x 188 mm Genève, Cabinet des estampes, inv. E 88/25/12 (Fonds du centenaire du Cabinet des estampes, 1986)

 
 
27.06.2025
Nick Laing en région antarctique

Beaucoup d'entre vous sont certainement en train de réfléchir activement à l'endroit où passer vos vacances. Pourquoi ne pas faire confiance à des professionnels ? Et voici que je vous propose une interview exclusive avec Nicolas Laing, fondateur de l'agence de voyages britannique Steppes Travel, que j’ai rencontré il y a quelques années, qui prévoit aujourd’hui d'ouvrir une succursale en Suisse et propose des destinations vraiment sympas !

 Nick, sur le site web de l'agence Steppes Travel, vous ne figurez pas parmi les membres de l'équipe, mais vous êtes clairement le « patron ». Comment tout cela a-t-il commencé ?

J'ai créé Steppes en 1989 et je dispose aujourd'hui d'une équipe de direction formidable, de même que d'une équipe plus large qui gère l'entreprise au quotidien... Les débuts remontent à très loin. À l'âge de 22 ans, j'ai conduit ma voiture de Londres à Singapour, en m'arrêtant dans un lodge au cœur de la jungle népalaise. Je suis tombé amoureux de cet endroit et j'ai acheté quelques actions. C'était en 1975, et pendant les dix années qui ont suivi, je suis retourné au Népal chaque année.

Puis, en 1988, un ami m'a téléphoné pour me demander si je voulais l'accompagner dans l'Altaï pour visiter un projet touristique. Je me suis donc envolé pour Barnaoul, où nous avons été reçus par le Département régional de la chasse qui, à l'époque soviétique, était propriétaire de cette immense région qu'il souhaitait développer pour le tourisme et pour lequel il avait besoin de conseils. Nous avons passé six jours dans un hélicoptère Mi-8 à survoler l'Altaï. J'ai rapidement compris que d'autres personnes aimeraient faire la même chose, et nous avons donc créé une société appelée Steppes East. Je suis retourné au moins douze fois dans l'Altaï, qui reste à ce jour l'un des plus beaux endroits que j’ai jamais vus : ses fleurs, son miel, son baume...

 En 2005, j'ai également fait le trajet Londres-Vladivostok à moto – autre expérience extraordinaire.

Londres - Vladivostok, 2025

 Le nom de votre agence, Steppes Travel, attire certainement l'attention des russophones, même si la chanson folklorique russe qui y est associée est connue pour sa fin triste : un cocher meurt au milieu d’une steppe. Quelles associations le mot « steppe » évoque-t-il pour les anglophones ?

Aucune. Quand un anglophone l'entend, il pense à steps. C'était donc un jeu de mots, évoquant à la fois le fait de marcher vers l'Est et les steppes russes.

 La gamme de destinations que vous proposez est extrêmement variée : de l'Antarctique au Botswana. (Bien qu'à ma connaissance, il n'y ait pas de steppes dans ces deux lieux). On trouve également d'anciennes républiques soviétiques qui sont aujourd'hui des États indépendants : l'Azerbaïdjan, l'Arménie, la Géorgie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Turkménistan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. Selon votre site web, l'Ouzbékistan est la destination la plus populaire parmi celles-ci. Pourquoi, selon vous ?

Nous emmenons nos clients dans quelque 90 pays, mais 20 d'entre eux – du Kenya à l'Afrique du Sud, du Costa Rica à l'Égypte – représentent la majorité de nos voyages. L'Asie centrale est très populaire, en particulier l'Ouzbékistan. Pourquoi cela ? Parce que s’y trouvent Samarcande, Boukhara et Khiva, trois villes magnifiques à l'architecture extraordinaire. De plus, le voyage en Ouzbékistan est facile : 9 jours suffisent pour tout voir.

Honnêtement, qu'est-ce qui intéresse le plus les touristes occidentaux qui voyagent en Ouzbékistan : la possibilité de suivre les traces d'Omar Khayyam ou la délicieuse cuisine  ?

La plupart des gens ne connaissent rien de la cuisine avant de partir. À en juger par les marchés britannique et américain, et pour répondre à votre question, je dirais que le choix de la plupart des régions suit les tendances. Ces dernières années, la Géorgie est devenue la destination où tout le monde veut aller. Pourquoi ? Parce que les gens sont influencés par les réseaux sociaux et en parlent sur leurs réseaux. Tout comme ils parlent de l'Ouzbékistan. Pour ceux qui aiment les nouvelles destinations, ce sont les deux principales destinations de l'ancienne Union soviétique.

Samarcande de nos rêves...

Je sais que Steppes Travel a commencé à vendre des voyages en Russie en 1989, puis s'est développé en sorte de proposer des voyages dans l'Arctique russe aux clients en quête d’une expérience arctique vraiment hors des sentiers battus. Plus tard, d'autres destinations classiques en Russie ont été ajoutées : Moscou, Saint-Pétersbourg, l'Anneau d'or, les Solovki... Toutes sont actuellement suspendues, pour des raisons évidentes. Mais cette interdiction est-elle totale ? Recevez-vous des demandes de clients souhaitant organiser des voyages en Russie malgré la guerre – puisque, soyons honnêtes, tout le monde ne prend pas cette guerre à cœur ?

En 1990, j'ai effectivement créé une entreprise en Russie, entreprise qui s'appelait à l'origine Советское путешествие (« Voyage soviétique »), puis que nous avons rebaptisée Travel Russia. Elle a connu un grand succès en attirant des étrangers en Russie et a duré longtemps. Nous disposions de guides extraordinaires, d’un certain âge, qui savaient énormément de choses... Mais, comme vous le dites, toutes nos activités en Russie sont actuellement suspendues. Pour répondre à votre question : non, nous ne recevons pas de demandes. Les détenteurs de passeports britanniques ont fait l'objet d'une attention inutile en Russie et ne souhaitent pas tenter leur chance. Espérons que les temps changeront et qu'ils pourront retourner là-bas.

Mais l'Arctique est toujours au programme ?

Oui, j'y retourne en août ; mais il ne s'agit plus de l'Arctique russe. Nous allons maintenant au Spitsberg, l'archipel découvert par l'explorateur néerlandais Willem Barentz en 1596. Son nom d’origine – Spitsbergen en norvégien – signifie « montagnes aux pics acérés » (littéralement « spits-berg »). Les îles ont été rebaptisées Svalbard par la Norvège dans les années 1920 et restent une zone sans visa. Mais imaginez-vous que la population la plus importante de cet archipel situé entre la Norvège et le pôle Nord est... thaïlandaise. Les voyageurs sont donc assurés de déguster une excellente cuisine thaï ! Autre fait intéressant : l'ancienne mine de sel est aujourd'hui devenu le plus grand dépôt de semences au monde – pas besoin de congélateur spécial pour les conserver. Ce voyage d'une semaine se déroule à bord d'un bateau danois équipé de sept cabines. Il n'est pas bon marché, mais il en vaut vraiment la peine. L'Islande a toujours été très appréciée de nos clients, mais nous constatons aujourd'hui un intérêt croissant pour le Groenland. Nos clients se rendent également dans l'Arctique canadien pour observer les bélugas et les narvals.

Non, ce n'est pas un peluche!

Le secteur du tourisme a été l'un des plus touchés par la pandémie de COVID-19. À peine celle-ci terminée, la guerre en Ukraine a éclaté, entraînant notamment la fermeture d'un vaste espace aérien. Comment faites-vous face à cette situation ? Avez-vous dû compenser les liaisons temporairement indisponibles par de nouvelles liaisons ?

Le monde du voyage est merveilleux, mais il est sensible aux événements géopolitiques. La force d'une entreprise comme Steppes Travel réside dans le fait que, comme vous l'avez mentionné, nous emmenons nos clients vers un large éventail de destinations. Nous pouvons ainsi contourner les zones sensibles. Notre histoire, notre expertise et notre réseau de contacts nous permettent de proposer des ventes croisées afin de toujours prendre soin de nos clients.

Les organisations environnementales du monde entier n'apprécient pas les touristes, qu'elles considèrent comme des « pollueurs de l'atmosphère ». À l'automne 2019, plusieurs pays de l'Union européenne ont annoncé que, dans les années à venir, ils allaient introduire une taxe environnementale sur les compagnies aériennes, et ils ont commencé à mettre en œuvre cette décision, qui a principalement touché les utilisateurs de compagnies aériennes low-cost… lesquelles n'ont eu d'autre choix que de s'y conformer. Toujours en 2019, vous avez lancé le Steppes Fund for Change afin de renforcer cet engagement et de garantir que chaque voyage que nous organisons contribue à un monde meilleur. L'année dernière, vous avez fait don de 169 505 £ à des organisations influentes telles que World Land Trust, Galapagos Conservation Trust, Seawilding et The Long Table. Vous vous êtes fixé pour objectif de reverser au moins 1 % de votre chiffre d'affaires annuel à des projets liés à la suppression du carbone, à la réduction des émissions de carbone, à la restauration de la nature et au développement communautaire. Avez-vous atteint cet objectif ?

Vous avez raison, les voyages ont une empreinte carbone. Nous la compensons en équilibrant les émissions de carbone de tous les vols de nos clients. Mais pour nous, il ne s'agit pas seulement d'une question de climat, mais aussi de protéger la biodiversité de la planète. Nos clients voyagent pour voir des tigres en Inde, des gorilles au Rwanda ou des fous à pieds bleus aux Galápagos, et tous contribuent ainsi à préserver et à maintenir ces environnements riches en biodiversité. De plus, nous pouvons offrir à nos clients un accès privilégié et un aperçu des projets de conservation, des chercheurs et des vétérinaires, par exemple en participant à la capture de rhinocéros… ce qui contribue à financer des projets sur le terrain.

Atteignons-nous l'objectif de 1 % ? Nous le dépassons même, puisque près de 1,5 % de nos revenus sont reversés à diverses associations caritatives et agences de conservation, qui financent notamment la formation de gardes forestières ou des projets de réintroduction d'animaux sauvages dans leur milieu naturel.

La Georgie
La Géorgie...

Dans la présentation de votre agence, vous faites référence à Jules Verne, rappelant aux visiteurs que le célèbre écrivain français, qui a suscité l'intérêt pour les voyages chez plusieurs générations de lecteurs, a lui-même très peu voyagé. Avez-vous parcouru tous les itinéraires proposés par votre agence ; et si oui, quel est votre préféré ?

J'ai voyagé dans beaucoup d'endroits, sinon dans la plupart. Mais chaque destination proposée a été visitée par l'un des membres de notre équipe, et plus d'une fois. Vous savez, chacun voyage pour des raisons différentes. Pour moi, la principale raison est de rencontrer des personnes de cultures différentes. Nous sommes assis en Occident à penser que nous sommes merveilleux d'avoir gagné tout cet argent et nous regardons le reste du monde avec dédain. Et puis vous allez en Inde et vous vous rendez compte qu'il existe une richesse culturelle que nous avons perdue et qui nous a rendus stériles. Chaque expérience de voyage est différente en fonction des personnes que vous rencontrez. J'ai vécu de nombreuses expériences merveilleuses, mais si je devais en choisir une, ce serait l'Inde. Les membres de l'équipe ont tous leurs destinations préférées – de l'Antarctique à l'Afrique du Sud, du Vietnam à l'Arménie.

Comment décririez-vous votre « client type », s'il existe ? Y a-t-il des « caractéristiques nationales », en particulier parmi les personnes originaires de l'ancienne Union soviétique ?

Il n'y a pas de client type. Nous avons des clients de tous horizons, provenant de différentes parties du monde. Je suppose que ce qui les attire chez nous, c'est notre expertise et notre service. Ce qu'ils ont tous en commun, c'est un sens de la curiosité. L'amour des voyages, l'intérêt pour les autres, la compréhension des cultures et le plaisir de découvrir la faune et les paysages. En ce moment, nous avons beaucoup de familles qui voyagent, mais pour un type différent de voyage : moins de musées et plus d'aventure. Et en ce qui concerne les caractéristiques nationales, les Russes sont vraiment difficiles ! (rires).

Inde
L'Inde étérnelle...

 Avez-vous déjà refusé un client ?

Pour le premier voyage, non, mais pour le deuxième, oui ; certains sont parfois inscrits sur notre liste noire...

Les voyages sur mesure sont de plus en plus populaires ; de nombreuses agences prétendent offrir une expérience unique. Elles ont toutes un point commun : les voyages sur mesure ne sont pas bon marché. Il n'y a aucune information sur le site web qui permette de comprendre la fourchette de prix. Pouvez-vous donner quelques indications à nos lecteurs ?

Notre site web donne quelques indications en termes de prix, mais étant donné que nous sommes une agence vraiment sur mesure, aucun voyage n'est identique et il ne s'agit que d'un guide. Les coûts varient également en fonction de la période de l'année, de la destination et des fluctuations des devises. Avec la relative faiblesse du yen, le Japon offre en ce moment un très bon rapport qualité-prix.

Vous dites que les voyages sur mesure ne sont pas bon marché. Je dirais toutefois que, quand bien même ils peuvent coûter plus cher, ils offrent un rapport qualité-prix exceptionnel compte tenu du niveau de service, de la qualité des guides et de l'expérience globale.

Je vais vous donner un exemple : si vous optez pour un safari – en particulier au Botswana –, cela vous semble très cher, surtout par rapport à l'Afrique du Sud, par exemple. Pourquoi ? Parce que vous payez pour l'exclusivité et l'accès à une nature sauvage authentique. Toutefois, comme il s'agit d'un voyage sur mesure, un voyage avec Steppes vous coûte autant que vous le souhaitez. Vous pouvez choisir entre un séjour dans un hôtel 5 étoiles moderne en Inde ou dans un ancien palais de maharaja.

Tous les prestataires de services affirment que leur offre est exceptionnelle. Qu'est-ce qui différencie Steppes Travel de ses concurrents ?

Je pense qu'il y a deux choses. Tout d'abord, notre équipe. Nous avons une équipe de 32 personnes qui possèdent une grande expérience et une grande expertise. La durée moyenne d'ancienneté de l'équipe est de 14 ans, et le membre le plus ancien travaille avec nous depuis 33 ans. La deuxième chose est que nous sommes indépendants et privés. Cela nous permet d'être vraiment flexibles dans la manière dont nous prenons soin de nos clients et dans la manière dont nous opérons. Cela signifie que notre service est sans égal.

20.06.2025
Ruzan Mantashyan dans le rôle de Violetta © Carole Parodi/GTG

Oui, « un supplice sans plaisir » : telle est notre impression dominante au sortir de La Traviata mise en scène par l’allemande Karin Henkel, à l'affiche jusqu'au 27 juin au Grand Théâtre de Genève.

« Il est impossible de gâcher La Traviata », disait le regretté Youri Temirkanov, dont la mise en scène de cet opéra en 2008 au Festival Verdi de Parme, patrie du génie italien, fut un triomphe et lui valut d'être nommé directeur musical du Teatro Regio di Parma ainsi que le prestigieux prix de la critique italienne « Premio Abbiati della Critica Nazionale ». Mais le maestro russe n'a pas vécu assez longtemps pour assister à la nouvelle production proposée au public genevois et aux visiteurs occasionnels sous le couvert du chef-d'œuvre de Verdi ! Il a eu de la chance.

 À vrai dire, après la critique cinglante de Matthieu Chenal parue dans la Tribune de Genève et celle, tout aussi cinglante, de Julian Sykes dans Le Temps, qui commençait par constater que la metteuse-en-scène avait été huée lors de la première, je ne m’attendais pas à ce que quiconque vienne assister à la troisième représentation, habituellement fréquentée par les sponsors et autres généreux amis du GTG. Mais les mélomanes genevois ne se laissent pas impressionner par la vérité racontée par autrui ; ils veulent se convaincre par eux-mêmes, voir de leurs propres yeux, entendre de leurs propres oreilles... Ils sont donc venus.

La réponse à la question de savoir pourquoi cette nouvelle médiocrité s'est retrouvée sur la scène de notre théâtre financé principalement par l’argent public ? Elle est livrée dans Le Temps, sous la forme la plus innocente qui soit, dans un article de Jean-Jacques Roth (rédacteur en chef du magazine du GTG). À propos de la réalisatrice Karin Henkel il écrit :

« La Traviata n’est que sa seconde incursion à l’opéra, après Le Joueur de Prokofiev qu’elle a mis en scène en 2018 à Gand, déjà à l’instigation d’Aviel Cahn. Aujourd’hui, dit-elle, on attend d’elle “quelque chose d’émancipateur, de contemporain» (Je me suis permise de corriger l’orthographe du nom de Prokofiev mal écrit dans l’original.)

 Tout s'explique donc : l'actuel directeur du GTG, qui a soutenu à l'Université de Zurich une thèse intitulée « Le metteur en scène : statut juridique en théorie et en pratique », a dirigé Vlaamse Opera et s'apprête à déménager à Berlin. Vous voyez le lien de cause à effet ?

© Carole Parodi/GTG

S'étant fixé pour objectif « d'émanciper et de moderniser » l'un des opéras les plus populaires au monde, Karin Henkel a apparemment présumé du fait que le public genevois était aussi peu versé dans ce genre qu'elle-même, et a donc commencé sa mise en scène par la fin, avec Violette mourant sous perfusion, afin que les spectateurs ne se fassent pas – Dieu nous en préserve ! – l'illusion d'un happy end. Beaucoup de gens se souviennent de leur enfance avant de mourir, et Violetta se voit elle-même petite fille, flanquée d’une pancarte « À vendre ! » accrochée à la poitrine. Faut-il commenter ?

Pour que vous compreniez bien, il y a quatre Violetta dans la production : les deux premières – la « vraie » et son « double chantant » ( Ruzan Mantashyan et Martina Russamanno, toutes deux d'un très bon niveau vocal) , la troisième étant la petite fille qui apparaît sans cesse comme un reproche vivant, et la quatrième… un « cadavre vivant » tout droit sorti de Léon Tolstoï. C'est ainsi que j’ai immédiatement identifié le « double dansant » de Violetta (selon le programme du spectacle) et, pour le spectateur, le cadavre de l'héroïne qui se lève dans le prologue d'un cercueil en zinc et accompagne toute l'action scénique. Il faut dire que la ballerine néerlandaise Sabina Molenaar, qui interprète ce rôle, est si professionnelle et si souple qu'on dirait que ce « squelette » n'a pas d'os. Sauf que ses contorsions expressives – voire convulsives – allant jusqu'à évoquer l'image d'un Christ (e) crucifié (e), détournent l'attention du spectateur. Mais peut-être est-ce voulu, en sorte de montrer que tout, sauf la mort, n'est que vanité ?

Je n'ai pas du tout apprécié Alfredo (Enea Scala) : il ne suffit pas d'être né en Italie pour chanter ce rôle emblématique du répertoire ténor. Son compatriote, le baryton Luca Micheletti, m’a fait une bien meilleure impression. Et ce n'est certes pas l’interprète du rôle de Gorgio Germont qui est responsable du fait que le metteur en scène oblige l'élégant baron à boire à la bouteille : la consommation d'alcool, un match de boxe comme allusion au duel à venir, des manières délibérément inélégantes et une grossièreté générale – tous ces attributs du « monde masculin », opposé au monde féminin, sont vieux comme le monde et ne fonctionnent pas, car le monde féminin dans cette mise en scène est dépourvu, lui aussi, de toute beauté.

Je précise : je ne suis pas contre la « modernisation », si elle est faite avec intelligence et goût. Et La Traviata, avec ses thèmes éternels et intemporels, est justement un excellent matériau pour cela ; au reste, j’en ai vu plusieurs versions très réussites. Mais dans la version « émancipée » et « modernisée » (avec les déplacements des fragments de l'ouverture), de même que dans le concept aussi complexe qu’artificiel de Karin Henkel, il n'y a absolument rien de nouveau : des costumes assez hideux aux couleurs criardes et aux épaules larges (on se demande ce qu'elle voulait souligner ainsi ?) à tous les autres clichés déjà vus cent fois. Non, l'inspiration ne s'achète pas, comme disait Pouchkine, et il n'est pas nécessaire d'acheter les droits de La Traviata ; ils appartiennent au domaine public. C'est-à-dire à personne.

Vous vous souvenez de l'ancien slogan publicitaire du chocolat Lindt : « Quelques grammes de finesse dans un monde de brutes! » ? Eh bien, il n'y a pas un gramme de finesse dans cette mise en scène qui laisse le spectateur complètement indifférent, malgré tous les efforts des chanteurs à l’endroit desquels on ne peut qu'éprouver de la compassion.

Ce triste spectacle, une marche funèbre au lieu de Brindisi, clôt la saison du Grand Théâtre de Genève consacrée aux «  Sacrifices ». La saison prochaine sera la dernière pour d’Aviel Cahn dans notre ville. Peut-être que son départ fera changer la direction du vent ?

Outre le sentiment désagréable qui persiste après le spectacle, une pensée me trotte dans la tête. Il existe à Genève l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), une organisation internationale chargée notamment de l'administration de la Convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques et qui, depuis 1974, remplit les fonctions d'institution spécialisée des Nations unies pour les questions de création et de propriété intellectuelle. Pourquoi ne pas demander à ses experts d'élaborer un mécanisme propre à protéger l'héritage des grands créateurs du passé, qui n'ont malheureusement personne pour les défendre ?

A PROPOS DE CE BLOG

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’Ètat de Moscou. Après 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels – le Forum des 100.

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