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L’accent russe | Le blog de Nadia Sikorsky

06.02.2025
Andreï Kourkov Photo © Editions Noir dur Blanc

Notre guerre quotidienne, c’est le titre du nouveau livre de l'écrivain ukrainien Andreï Kourkov que publient en français les Éditions Noir sur Blanc implantées à Lausanne ; un volume qui, pour l’essentiel, constitue la suite de son journal de guerre publié par les mêmes éditions en mars 2023.

Il y a presque deux ans, en mars 2023, je présentais à mes lecteurs le Journal d’invasion, ouvrage dû à cet écrivain d’expression russe bien connu et que je suis depuis un bon nombre d’années. J’hésite, ce faisant, à trop vite qualifier Andréï Kourkov d’« ex écrivain d’expression russe » – quand bien même, c’est vrai, ce Journal d’invasion avait été rédigé en anglais. Il en va de même pour Notre guerre quotidienne, que l'on peut, je l’ai dit, considérer comme le deuxième volume du Journal : lui aussi est consacré aux soldats de l'armée ukrainienne et conserve la forme d'un journal. L'essentiel du contenu n'a pas changé non plus : il s'agit de notes prises au jour le jour (ou peu s’en faut) couvrant cette fois la période du 1er août 2022 au 24 avril 2024, moment où la guerre en Ukraine est entrée dans sa troisième année. Voici ce que Kourkov écrit dans l'épilogue de son témoignage traduit en français par Johann Bihr et Odile Demange :

« Hélas, la guerre en Ukraine continue. J'avais espéré pouvoir raconter dans ce livre comment la guerre a pris fin, décrire la liesse de l’Ukraine à la libération des territoires pris par les occupants russes. J'espérais faire le compte rendu du début d’un programme de reconstruction massif – la restauration des villes et des villages détruits. Mes espoirs et la réalité ne se recouvrent pas. »

Hélas, c'est bien le cas.

Cela étant, plus de neuf mois se sont écoulés depuis qu'Andreï Kourkov a achevé la rédaction de ce second volume, et la guerre continue. Bien sûr, il est facile de comprendre que, fût-ce dans leur langue originale, il n’était pas possible que ces chroniques puissent faire l’objet d’un livre en « temps réel » – donc d’autant moins s’agissant de les faire traduire ! Mais dans ce cas précis, mon avis est qu’il peut, pour le lecteur, résulter de ce fait certaine difficulté de perception.

Léon Tolstoï a écrit Guerre et Paix en 1863, soit quarante ans après la guerre qui opposa la Russie aux armées napoléoniennes. Hemingway a publié L’Adieu aux armes en 1929, dix ans après la fin de la Première Guerre mondiale. Kurt Vonnegut a pour sa part écrit son Abattoir 5 en 1969, vingt-quatre ans après la Seconde Guerre mondiale. (Andreï Kourkov me pardonnera, j’ose l’espérer, ces trois états de fait, qui n’ont pour but que de montrer tout le respect que j’ai pour lui en tant que personne et qu'écrivain). Les auteurs susmentionnés avaient, pour leur part, éprouvé le besoin d'une certaine distance temporelle à partir de laquelle ils pouvaient entreprendre le récit des tragédies dont ils avaient été les témoins et les participants. Mais les temps ont changé. Nous vivons à une époque de transmission immédiate et momentanée de l'information ; de ce fait, je pense que l’exigeant travail quotidien assumé par Andreï Kourkov en sorte d’écrire une chronique de guerre se serait révélé inestimable sous la forme d'un blog régulier. Je suis même convaincue qu’à travers le monde, des centaines de milliers de personnes s'y seraient abonnées ! À défaut, la lecture d'une chronique qui ne se trouve pas suffisamment éloignée de nous pour être perçue comme un roman historique, mais assez pour que nous puissions constater les décalages entre la description d’événements et leur déroulement ultérieur que nous connaissons déjà, peut provoquer un sentiment de déjà-vu. Surtout chez ceux qui sont eux-mêmes témoins – ou, d'une manière ou d'une autre, qui participent à ces événements et les suivent non pas au jour le jour, mais d'heure en heure.

Ceci précisé, je conçois qu’il peut s’agir là de réflexions à la marge. En ce qui concerne le contenu du livre en question, on ne saurait surestimer la contribution d'Andreï Kourkov au récit véridique de la guerre en cours. Jour après jour, il décrit la vie quotidienne – au front, sur le front intérieur, hors de l'Ukraine, relatant les expériences des réfugiés ou de ceux qui sympathisent simplement avec les Ukrainiens et les aident par tous les moyens possibles. Le tout, sans noircie d’avantage le tableau (déjà bien noir), ni rien enjoliver. Aucune fioriture. Au contraire de ce que font tant de commentateurs. Voire même avec l'humour qui lui est inhérent, en sorte de briser une amertume bien compréhensible. Andreï Kourkov n'essaie pas de faire passer ses compatriotes pour des saints ; il parle des difficultés de la mobilisation, de la corruption, des décisions parfois absurdes prises à différents niveaux – dans le passé comme au présent.  Il ne lésine pas sur les exemples d'humanité et de générosité de la part de certains Russes, et pour cela je lui suis – à titre personnel – très reconnaissante. Tout lecteur objectif réalisera que, même dans les conditions de catastrophe, les gens normaux restent tels, cependant que fanatiques et radicaux des deux camps se ressemblent douloureusement.

Les réflexions d'Andreï Kourkov sur l'auto-identification – un problème auquel il a lui-même été personnellement confronté en tant qu'écrivain ukrainien d’expression russe – sont extrêmement intéressantes. Voici un extrait d'une note prise le 10 avril 2023 :

« Pour être honnête, force m’est de constater que mon auto-identification en tant qu'Ukrainien compte plus pour moi que ma langue maternelle. Être Ukrainien, aujourd'hui surtout, signifie être libre. Je suis libre. Utilisant cette liberté, j'affirme le droit d’utiliser ma langue maternelle, même si elle a acquis le statut de « langue de l'ennemi ».

Pensez à un effort intellectuel et émotionnel exigé par un tel aveu !  

Bien entendu, le thème de la culture, ce soft power par trop souvent otage entre les mains des décideurs, me préoccupe beaucoup, et Andreï Kourkov y accorde une grande attention, allant même jusqu’à se projeter dans l'avenir. Son billet du 29 juin 2023, intitulé « Le rôle de la culture après la guerre », recèle les propos suivants :

« Le mot de culture recouvre plusieurs concepts. Il ne s'agit pas seulement d'art, mais aussi de retour possible à une communauté où règne une culture familière de communication, une culture de bon voisinage, une tradition ukrainienne de tolérance particulièrement précieuse dans les régions frontalières où se côtoient différentes minorités nationales ».

Notant que « la culture ukrainienne, tout comme l’ensemble de la société ukrainienne, a subi de lourdes pertes au cours de cette guerre », il exprime l'espoir que l'intérêt accru pour cette culture dans le contexte de la guerre ne s'estompera pas… même après la fin des combats.

Pour ma part, ce que, dans ce livre, je considère comme le plus précieux, ne relève pas des seuls faits, ni des détails captés ici et là, mais les réflexions au plan universel qu'Andreï Kourkov nourrit à propos de la manière dont la guerre brise une personne. Brise tout homme. Je cite ici un fragment d'une entrée du 9 février 2023.

« Telle une maladie, la guerre prend le contrôle de votre comportement, de vos pensées et même de vos sentiments. La guerre commence à penser pour vous. A prendre des décisions pour vous. Je souffre de cette maladie, moi aussi, et je n'ai pas cherché à me faire soigner. Je m'y suis habitué. Je ne suis ni soldat ni médecin, mais je suis un citoyen ukrainien. J'aime mon pays et ma vie d'avant. Face à la réalité de la guerre, j'ai dû choisir mon front. J'avais besoin d’avoir l’impression de faire quelque chose d'utile. Alors tous les jours, depuis février de l’année dernière, j'écris et je réfléchis sur la guerre ».

J’ignore si Andreï Kourkov continue à tenir son journal. Si tel s’avère le cas, il faut espérer que le troisième volume sera le dernier et que les trois parties seront publiées ensemble ; qu'elles seront traduites dans de nombreuses langues et qu'elles trouveront leur place sur les étagères de tous ceux qui veulent sincèrement connaître la vérité. Et il est nécessaire de connaître la vérité – avant tout bien sûr pour Russes et Ukrainiens, car lorsque la guerre sera terminée, nous continuerons à vivre les uns à côté des autres.

 P.S. Notre guerre quotidienne a reçu le Prix Transfuge du livre européen 2025. Andreï Kourkov sera présent au Salon du livre de Genève, qui aura lieu du 19 au 23 mars 2025. 

16.01.2025
Polina Barskova (DR)

Aujourd’hui, les librairies de Suisse et de France mettent en place le recueil de textes de Polina Barskova intitulé Tableaux vivants – ce dans une traduction française publiée à l’enseigne de la maison d'édition lausannoise Noir sur Blanc.

De Polina Barskova – mea culpa – j’ignorais tout avant de recevoir, peu avant la sortie officielle de son livre, les épreuves de la traduction française de ses Tableaux vivants. Traduction présentant une table des matières en fin de volume, comme c’est l’usage chez nous. Comme toujours en pareil cas, j'ai décidé de lire d'abord original : en Russie, le livre a été publié en 2014 par la Maison d'édition Ivan Limbakh, de Saint-Pétersbourg. Passées les critiques – élogieuses ! – de quatre personnalités respectées, j'en suis arrivé au récit proprement dit. À commencer par le premier texte intitulé « Le pardonneur », bien que ce mot soit absent du dictionnaire de la langue russe. Dès les tous premiers paragraphes, ayant salué joyeusement le chœur grec, Morozko et le cheval de Klodt, j'ai réalisé que ce texte en prose avait été écrit par un poète – ma main ne se lève pas pour féminiser ce titre. J'ai cherché sur Google et j'ai découvert que c'était le cas.

J'ai lu les 172 pages de Tableaux vivants en une soirée et, ce faisant, n’ai cessé de me poser la question suivante : comment est-il possible traduire un tel texte ? Comment le transmettre à un lecteur qui ne parle pas seulement différemment, mais pense et ressent différemment ; qui vit sa vie différemment ? Différemment des Russes. Comment expliquer à un étranger l'importance d'Evgueni Schwartz ? Qui reconnaîtra bachmatchkine, écrit avec un b minuscule ? Comment faire tomber le lecteur amoureux des personnages ? Comment traduire/apporter/offrir cette délicate musique verbale, fragile comme la première glace sur la Neva, délicate en apparence comme de la dentelle, mais solide comme une toile d'araignée, propre à attirer la mouche (en occurrence, la lectrice) dans son filet complexe, élaboré, et lui serrer la gorge jusqu'à ce que les larmes en sortent. Et elles en sortent forcément. Le liquide lacrymal accumulé dans le sac conjonctival inférieur et le lac lacrymal finit par déborder via le bord du cil de la paupière inférieure...

L’ouvrage de Polina Barskova, porteur d’une multitude de personnages et de sujets, a un leitmotiv clair : la ville natale de l'auteur – Leningrad –, avec son passé héroïque et tragique. Avec les gens qui y sont nés, qui y ont grandi et qui ont été absorbés par elle. Ce livre, il faut le tenir du bout des doigts ; il doit être lu avec précaution, sur la pointe des pieds, pour ne pas le faire tomber. Pour n’en pas renverser le contenu.

La nuit qui a suivie s'est écoulée dans toutes sortes de réflexions.  Au matin, j’ai réalisé que les réponses aux questions que je me posais devaient être recherchées à la source. Je me suis donc mis en quête de Polina Barskova sur les réseaux sociaux, puis je l’ai contactée ; suite à quoi, malgré l'heure tardive à Berkeley où l’auteur vit et enseigne à l'université de Californie, j'ai instantanément reçu une réponse : elle se montrait prête à discuter. Ce que nous avons fait un jour plus tard.

Polina, avant de paraître en français, votre livre est paru en allemand et en anglais. L'anglais, bien sûr, vous connaissez. Mais l’allemand ? Avez-vous pu participer au processus ?

Je ne parle pas du tout l'allemand et très mal le français, mais dans ce genre de cas, je fais confiance aux traducteurs. Je communique beaucoup avec eux. Ils me posent bon nombre de questions. Mais voyez : en terme général, c'est le destin et l'aspiration d'un écrivain d'être traduit dans des langues qu'il ne connaît pas. Vous laissez les livres partir, et ils vivent leur propre vie.

Comment s'est déroulée votre collaboration avec la traductrice française Marianne Gourg Antuszewicz ? Vous êtes-vous parlées ? Vous êtes-vous rencontrées ?

Non, nous ne nous sommes pas rencontrées. Elle m'a posé bien des questions - des questions intéressantes : sur l'histoire ; sur la langue. Ma prose véhicule beaucoup de citations littéraires, car j’en suis moi-même constituée. Marianne m'a également posé beaucoup de questions à ce sujet. En général, me concernant, l'un des aspects les plus intéressants de ce processus est d’entendre les traducteurs poser des questions très différentes.

Pouvez-vous me donner un exemple de question qui vous a plu ou surpris ?

Je n'ai, pour l’instant, pas d'exemple précis en tête, mais Marianne Gourg Antuszewicz a beaucoup travaillé sur le modernisme russe, ce qui est très important pour moi. Il est important de réaliser qu'un traducteur vit dans le même monde littéraire que moi. J'ai été touchée par son approche très méticuleuse et par sa réactivité, par sa façon de s’introduire dans tous ces enchevêtrements, ces échos, etc.....

Les autres éditions ont-elles bénéficié d’autant de commentaires émanant des traducteurs que l'édition française qui en comporte plusieurs par page ? Ce qui est bien, à mon avis, puisqu'il y a tant à déchiffrer.

Non, on trouve moins de commentaires dans l'édition américaine. Le lecteur américain de littérature non scientifique ne doit pas trop s'ennuyer avec les commentaires ; il ne les aime pas. On peut être d'accord ou pas, mais c'est ainsi. En général, nous savons qu'il y a relativement peu de littérature traduite en Amérique ; c'est là un problème auquel nous pensons et dont nous parlons beaucoup. Ainsi, afin d'introduire un livre en soi un peu bizarre sur le marché américain, l'éditeur s’est efforcé de ne pas intimider le lecteur avec des commentaires. Comme on me l'a expliqué, le lecteur français est plus courageux. J’imagine qu’un tel livre peut être acheté par une personne déjà connectée, d'une manière ou d'une autre, aux différents univers de la littérature, et qui est donc plus curieux. Après tout, c'est toujours une question de curiosité, d'envie d'entrer dans un monde que l'on ne connaît pas forcément.

Ne pensez-vous pas que l'édition russe pourrait bénéficier de quelques notes explicatives, elle aussi ? Pensez-vous que tous les Russes modernes savent qui sont Charon et Pablito, ou que les frères Drouskine ne sont pas des personnages fictifs ?

C'est une excellente question, très pertinente. Mon éditrice russe, Irina Kravtsova, qui dirige la Maison d'édition Ivan Limbakh, compte sur un lecteur capable et désireux de découvrir par lui-même qui est Сharon. Mais en général, cette question n'est pas évidente pour moi, et la décision appartient à chaque éditeur, qui détermine à chaque fois le destin d'un livre : à qui s'adresse-t-il ? Qui est son lecteur ?

Dans Tableaux vivants, de nombreuses histoires inconnues jusqu'alors s'entrechoquent. C'est dans cette provocation que réside l'un des sens de ma prose : j'essaie de raconter des histoires dont chaque lecteur pense connaître quelque chose. Mais il s'avère qu'en fait, il ne sait rien. Et c'est là, pour moi, l'un des principaux moteurs : faire se rendre compte à quel point on ne sait rien et commencer désespérément à découvrir.

De nos jours, les choses simples ou simplistes sont à la mode. Or votre livre n'est pas simple – ni dans son contenu ni dans sa forme. Par exemple, les signes de ponctuation disparaissent périodiquement. S'agit-il d'un risque conscient : ne pas s'abaisser au niveau du lecteur, mais le faire grimper derrière vous, lui faire faire des recherches sur Google, ou pensez-vous que « votre » lecteur vous comprendra, ou est-ce juste un hasard ?

D'une certaine manière, je dirais que toutes les versions que vous avez suggérées sont correctes. Je travaille avec mon imagination, mes fantasmes, mes intonations. Mais comme j'ai enseigné toute ma vie, je sais par expérience qu'il existe des lecteurs très ambitieux. Depuis la parution de Tableaux vivants en russe, j'ai rencontré un certain nombre de lecteurs de ce livre qui ont trouvé la force de s'y plonger. Vous savez, aux États-Unis, au début du semestre, je demande à mes nouveaux étudiants diplômés quel est leur livre moderniste russe préféré. Le plus souvent, on me répond : Pétersbourg d'Andreï Biely. Et à chaque fois, cela me surprend : ce livre semble si complexe, il traite d'événements si lointains... Il ne faut pas sous-estimer les lecteurs, ils sont différents. Mon livre n'est probablement pas destiné à un lecteur de masse, mais à un nombre important de personnes qui s'intéressent à la tradition du modernisme.

Dans Le pardonneur, à un moment donné, vous écrivez : « L’essentiel : résister au temps. Le temps va peser sur toi. Mais le sens de toute l’affaire est d’interdire au temps d’autrui de se mêler à celui que tu portes en toi, pour toi. » Pourquoi vous, une jeune femme talentueuse et à succès, n'abandonnez-vous pas le thème du passé en général et celui du siège de Leningrad en particulier ? D’ailleurs, le lecteur n'a pas l'impression que ce passé vous oppresse, qu’il pèse sur vous.

C'est une question merveilleuse. D'une certaine manière, c'est là une affaire de personnalité, de tempérament, mais c'est juste. Différents moments du passé se révèlent être très proches de moi. Dans le passé soviétique du XXe siècle, vivaient des gens comme nous, qui se trouvaient parfois dans des situations complètement inhumaines. Lorsque j'ai commencé à mieux connaître les personnages de la pièce Tableaux vivants, ils me sont devenus incroyablement sympathiques ; j'ai été complètement fascinée par ces personnes brillantes, complexes et pleines d'esprit. Comme ce serait extraordinaire de socialiser avec elles ! Puis j'ai réalisé ce qui leur était arrivé, quel désastre absolu avait frappé ces amoureux de la littérature, de l'art et de l'amour lui-même. Après tout, ce sont des gens très proches de nous, courageux, drôles... Et soudain, une Histoire survient qui – comme on dit en Amérique et comme j'aime le dire – « vous fait disparaître ». Et c'est tellement insupportable pour moi que mes personnages captivants disparaissent sans pouvoir se défendre !

Un jeune artiste talentueux et amoureux ne peut rien faire contre le siège de Léningrad ; contre les autorités soviétiques... Le sentiment d'une incroyable injustice historique me ronge. D'ailleurs, on voit l'histoire se répéter, et ce qui se passe aujourd'hui est un nouveau tournant monstrueux. Une grande partie de ce que la propagande de Poutine raconte et impose aujourd'hui est largement liée aux zones d'ombre de l'Histoire, à ce dont nous ne voulions pas parler ou penser. J'ai écrit la pièce Tableau vivant avant que le désastre actuel ne commence, et déjà à l'époque j'étais alarmée par le silence. Aujourd'hui, il s'avère que le silence historique n'est pas seulement inquiétant, mais aussi dangereux. Une nouvelle vague d'autocratie viendra remplir le silence à l’aide de propagande. Et au lieu de personnes vivantes, charmantes et complexes, nous recevrons des messages de propagande simples et faux. Pour moi, parler de ces personnes est une tentative de résister à ce que l'État impose. À ce qui lui convient aujourd'hui.

Polina Barskova

Vous écrivez sur les morts. Mais vous écrivez comme si vous les connaissiez tous personnellement. Ou peut-être avez-vous quand même réussi à rencontrer certains des personnages ? Ou leurs descendants ?

Les personnages de ce livre, je ne les ai pas connus. Mais j'ai parlé à ceux qui ont survécu au siège – à l'époque, ils étaient déjà nonagénaires. J'ai rencontré des gens extraordinaires qui sont devenus des connaissances importantes dans ma vie. J'aimais beaucoup une dame en particulier ; un jour, je l'ai appelée et elle n'a pas décroché. J'ai eu très peur, mais il s'est avéré qu'elle était simplement enrhumée. Lorsque je suis accourue chez elle, elle m'a dit : « Petite, si je ne suis pas morte en 1941, pourquoi devrais-je mourir un jour ? » Cette phrase m'a frappé et m'a fait comprendre que ces personnes entretenaient une relation particulière avec l'Histoire. Il n'existe pas d'équivalent exact du mot anglais survivor en russe. Les survivants, ce n'est pas tout à fait la même chose.

Mes livres ne sont pas très longs, ils sont plutôt denses. Pour moi, ils portent tous sur les personnes incroyables que je rencontre dans l'Histoire et qui me fascinent. Les gens me demandent souvent comment je peux traiter le sujet du siège, parce qu'il est si horriblement effrayant et difficile. Et je réponds : lorsque je le fais, je rencontre des personnes fascinantes dans l'Histoire ; des personnes avec lesquelles j'ai envie d'être tout le temps, de leur parler ; des personnes que je ne veux pas quitter des yeux. Mais pour les rencontrer, je dois aller là-bas.

Comme vous le savez, chez les gens comme il faut, il est d'usage de parler des morts en bien ou pas du tout. Il ne fait aucun doute que vous êtes une personne comme il faut. Mais vous avez réussi à créer des portraits de personnes montrant non seulement leurs excentricités mignonnes, mais aussi parfois des défauts très graves, des défauts moraux qui les privent de tout attrait. Y avez-vous pensé en écrivant ?

Oui, j'y ai pensé en écrivant. Comme j’écrivais lentement et qu'en cours d'écriture je faisais lire ce que j'avais écrit, on m'en a parlé, et j'aime beaucoup le fait que vous l'ayez remarqué. Pour moi, c'est une partie très importante, personnelle et controversée de ce que je fais. Je pense que lorsque nous commençons à ne dire que du bien de quelqu'un, notre lien avec cette personne est interrompu, cette personne n'est plus réelle, parce que nous sommes tous différents, complexes. Ce sont les complexités qui font une personne. Si vous ne parlez que de la beauté, de la gentillesse et de la décence d'une personne, elle est déjà en train de disparaître. En ce qui me concerne, ma tâche ambitieuse est d'essayer de rendre mes héros et anti-héros vivants pendant toute la durée du livre. Faire en sorte que mon lecteur éprouve à leur égard les mêmes sentiments forts et complexes que ceux que je ressens au cours du processus d'écriture. Je n'ai pas de réponse à la plupart des questions auxquelles je suis confronté pendant l'écriture, et je ne prétends pas en avoir.

Par exemple, j'ai eu beaucoup de mal avec Antonina Izerguina, mon héroïne, une spécialiste de l'impressionnisme français au musée de l'Ermitage ; une femme d'un courage incroyable. Or cette femme, conservatrice de musée, n'a pas su conserver les archives de son amant, de l'amour de sa vie, que fut Moïsseï Vakser. Ce me semble être un paradoxe, mais la réponse est dans ce qui arrive aux gens quand l'Histoire leur tombe dessus. L'image qui a été donnée par le régime soviétique et qui continue d'être donnée par le régime de Poutine, qui montre qu'une personne en relation avec l'Histoire devient un héros, est fausse. L'homme, dans sa relation avec l'Histoire, reste un homme – avec toutes ses faiblesses. Personne ne devient plus fort en étant blessé. Je pense qu'il est important d'en parler. En russe, des gens extraordinaires ont écrit sur ce sujet : Varlam Chalamov, Lydia Tchoukovskaïa, Evguénia Guinzbourg... Donc, dans le monde de la littérature russe, j'ai de merveilleux professeurs qui me disent à quel point il est douloureux pour une personne d'être dans l'Histoire.

Une autre transgression des “normes” que vous avez faite est de raconter avec humour l'histoire du terrible, d’effrayant. En commençant par les poèmes sur la dystrophie écrits en 1941 par Katia, une survivante du siège âgée de six ans, jusqu'aux répliques incroyables et à mourir de rire du « vierge Moïsseï » - l'artiste Moïsseï Borisovitch Vakser, mort de dystrophie à l'hôpital de l'Académie des arts en 1942 – et de cette Antonina Izerguina, déjà cités. Tous ceux qui ont visité le musée l'Ermitage ont certainement remarqué la célèbre photographie de l'une de ses salles pendant la guerre, avec des cadres vides. Les tableaux ont été retirés et cachés, évacués. Mais peu de gens savent qu'une partie du personnel est restée sur place. Comment vous est venue l'idée de parler d'eux en général et qu'est-ce qui vous a empêché de tomber dans le pathos ?

L'un de mes principaux désirs est de résister au pathos. Qu'est-ce qui peut aider à cela ? Le rire. Le fait que je me trouvais dans une ville où il y avait encore des gens qui connaissaient Antonina, un personnage urbain haut en couleur qui attirait l'attention sur lui, m'a en partie aidé. Elle était, dans le contexte soviétique, une « mauvaise fille » par définition, ce qui, bien sûr, m'inspirait beaucoup de sympathie. Elle se disputait avec Zhdanov, choisissait les “mauvais” amants, parlait français et jurait. C'était une célèbre femme d'esprit, un Oscar Wilde en jupe, qui faisait de son mieux pour créer en elle l'idée d'être non pas antisoviétique, mais a-soviétique, et qui gardait sa liberté. Pour moi, l'une des principales idées de cette pièce est de parler de la liberté des gens dans un contexte soviétique. Je pense que c'est très pertinent aujourd'hui.

Nous – écrivains, historiens, journalistes – pouvons résister à l'oubli bien organisé, en particulier à l'effacement perpétuel de la mémoire du blocus de Léningrad. La nature humaine est faite en sorte que nous nous intéressons surtout aux histoires de gens qui nous ressemblent. Et lorsque vous rencontrez quelqu'un qui vous intéresse au plus haut point, vous parvenez à faire fondre la graisse morte des constructions de la propagande et à voir les gens dans toutes leurs contradictions. L'une des principales contradictions est la tentative de combiner le tragique et le drôle. Dans toutes les pires périodes de l’Histoire, l'homme a essayé de se soutenir par le rire. Dans les camps nazis, dans les ghettos, il y avait des cabarets. Les journaux intimes de gens de Léningrad, qui ont contribué à mon travail, sont pleins d'ironie ; ils impressionnent par leur esprit et leur préservation de la dignité humaine. Leurs auteurs ont essayé de ne pas tomber dans le pathos, alors même que les autorités ont cherché à tout transformer en pathos. Ils ont essayé de se distinguer les uns des autres sans se fondre dans le collectif. Pour moi, le rire est un élément très important de leur effort pour rester en vie.

Si j'ai bien compris, l'essence de votre idée derrière ce texte est exprimée par Moïsseï Vakser, qui tenait un journal : « pour qu’après nous, personne ne vienne parler de nous en disant que c’était comme ils auront envie de raconter ». Des mots cruciaux dans le contexte d'un processus continu de réécriture de l'Histoire. En 2016, peu après avoir remporté le prix Andreï Biely, la pièce Tableaux vivants a été mise en scène au Théâtre des Nations de Moscou. Avez-vous été satisfait de la production ?

J'ai l'impression que tout cela s'est passé dans une autre vie. Cette production a été un choc absolu pour moi. Je suis avant tout un poète, et c'est fondamentalement important parce qu'un poète pense différemment et est organisé différemment. Voir mes personnages incarnés sur scène était... incroyable, car c'était la réalisation de mon intention : je voulais qu'ils vivent encore un peu, car leur mort m'indignait tellement ! De merveilleux acteurs ont joué les amoureux, mais Alla Pokrovskaïa, qui a joué cette conservatrice de l'Ermitage qui commence à raconter aux marins ce qu'il y avait dans les cadres vides, a été un véritable choc. C'était une autre dimension. Elle a montré un être humain altéré par le blocus. J'étais filmée en permanence et je n'arrêtais pas de sangloter – du fait que pendant les deux heures de la représentation, mes personnages sont restés vivants.

Lorsque vous parlez d'autres personnes, de personnes réelles, vous parlez également de votre propre vie, et des moments les plus personnels, les plus intimes, les plus douloureux. N'avez-vous pas peur de vous mettre ainsi à nu devant les gens qui sont bien amers de nos jours ?

Mon expérience montre que ce en quoi vous croyez se produira un jour ou l'autre. Un moment, après mon entretien avec Katerina Gordeïeva sur You Tube, j'ai osé commencer à lire les commentaires – prête à tout ! Les mille premiers commentaires m'ont choquée par la générosité des gens. Puis les ultraréactionnaires se sont réveillés et l'éternel antisémitisme dans sa forme la plus pure s'est manifesté : mon seul visage les a mis mal à l'aise. Mais beaucoup de gens ont commencé à m'écrire pour me raconter leurs histoires personnelles, et j'ai été submergée. Si vous respectez vos personnages, alors – d'après mon expérience – les gens montrent qu'ils sont prêts et capables d'être à l’écoute. Cette découverte a été pour moi un apprentissage très important. Votre question est tout à fait valable et juste. En effet, on peut s'attendre à tout. Mais si vous avez le courage d'attendre le meilleur, il vient à vous.

Qu'enseignez-vous exactement à l'université de Berkeley ?

J'enseigne la littérature russe, principalement « à la sauce » du XXe siècle. Je suis une spécialiste du modernisme, de la littérature soviétique ; j'ai fait cela toute ma vie. Mais les choses changent aujourd'hui. Lorsque, après le déclenchement de la guerre en Ukraine, j'ai dû enseigner « Sophia Petrovna » de Lydia Tchoukovskaïa, que j'avais enseigné pendant vingt ans, je n'ai soudain plus pu le faire : j'ai dû quitter la classe pour reprendre mes esprits. Il m’est devenu clair que la nouvelle parle d'aujourd'hui. Des dénonciations qui reviennent. Du silence. De la peur.

Vos collègues du département de russe de l'Université de Genève se plaignent que l'intérêt pour la langue et la littérature russes diminue ; qu'il y a de moins en moins d'étudiants. Qu'en est-il en Californie ?

C'est un problème général, qui ne concerne pas seulement le russe ou l'ukrainien, mais l'intérêt pour les sciences humaines en tant que telles. À côté de Berkeley, il y a la Silicon Valley et l'intelligence artificielle. Mais lorsque des jeunes, qui seront ensuite bien sûr impliqués dans l'intelligence artificielle, se retrouvent dans mes cours – qu'il s'agisse de Dostoïevski ou de Boulgakov –, je constate une incroyable réaction. Le corps étudiant est très hétérogène, beaucoup d'étudiants n'ont rien à voir avec la Russie. Pour moi, l'expérience de la littérature russe est une expérience constante de remise en question de la relation avec un État qui exerce une pression constante. Et cela ne cesse d'être intéressant et important.

J'essaie d'être ouvert au dialogue, à la discussion, autant que mon interlocuteur – un étudiant de premier ou de deuxième cycle – le souhaite. J'essaie également de comprendre de loin ce qui se passe en Russie. En général, la question de la compréhension à distance s'est avérée être l'un des principaux problèmes pour moi : comprendre à distance dans le temps, comme pour le blocus, dans l'espace. Cela semble être loin, mais cela vous touche de la manière la plus directe.

La traditionnelle question finale : sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

J'attends actuellement la publication d'un nouveau livre, j'ai déjà signé un contrat avec la maison d'édition Ivan Limbakh. Ce livre est une autre tentative de comprendre de loin. Il s'agit – à un niveau très simple et superficiel – de la séparation d'avec sa ville, d'avec son monde. Mais il y a au moins un double récit. Il s'agit de l'histoire de la première artiste femme de Saint-Pétersbourg, une Néerlandaise appelée Dorothea Merian, fille de la célèbre Sibylla Merian – artiste, voyageuse et entomologiste : elle a découvert le phénomène de la métamorphose chez les animaux. En 1718, à la demande de Pierre le Grand, sa fille s'est retrouvée à Saint-Pétersbourg et a fait partie du groupe de personnes responsables de l'apparence donnée à la Kunstkamera. Et bien d'autres choses merveilleuses ont été accomplies par cette femme, dont personne ne sait généralement rien. J'associe son histoire à celle de mon départ. D'une manière générale, je m'intéresse aux histoires que les gens devraient connaître. Il est étonnant de voir à quel point l'oubli dévore tout, combien de choses nous sont cachées. J'ai une résistance à l'oubli, à l'ignorance, qui est ma force motrice.

06.01.2025
Père Ioann

Le 18 novembre 2024, La Patrie, film réalisé par Alexandre Arkhangelski et Tatiana Sorokina, était projeté à l'Université de Genève. Et aujourd'hui, en ce jour de Noël orthodoxe, j’accueille son personnage principal – le Père Ioann.

J’espère que la plupart d’entre vous ont déjà vu ce film, ou tout au moins lu ma chronique réalisée sur ce sujet. Mais au cas où, je rappelle que mon interlocuteur de ce jour est né en Sardaigne et s'appelait alors Giovanni Guaita. Âgé de 18 ans, il partait pour la Suisse où il apprenait le russe, puis pour la Russie où, dans les années 1980, il rencontrait le père Alexandre Men – un homme qui eut sur lui une influence telle que Giovanni Guaita décidait de demeurer dans ce pays. Le 28 mars 2010, il était ordonné diacre par le métropolite Hilarion (Alfeyev), ceci en l'église des Douleurs sur Ordynka à Moscou. Le 31 octobre 2010, il recevait la tonsure monastique au sein de la cathédrale de la Trinité de la Laure de la Trinité-Sergius. Le moine nouvellement tonsuré recevait le nom de Ioann en l'honneur du Saint Prophète et Précurseur Ioann (lors de son baptême, lui recevait le nom de Jean le Théologien). Le 30 mai 2014, il était fait prêtre de l'église des saints martyrs Cosmas et Damian à Shubin, Moscou. Le père Ioann commença à attirer sur lui l'attention lorsque, le 27 juillet 2019, il décidait d’aider les manifestants de la rue Tverskaïa qui s'étaient réfugiés dans la cour de l'église et servait un bref service de prière pour la paix. Le 18 septembre de la même année, il signait une lettre paraphée par différents prêtres défendant les personnes impliquées dans l’« affaire de Moscou ».

Père Ioann, lors de la projection à Genève du film La Patrie, il y avait beaucoup de monde ; nous avons dû apporter des chaises des salles de classe voisines. Chacun était très impatient de vous voir, d'autant que Genève n'est pas pour vous une ville étrangère. Toutes ces personnes s'intéressaient à votre sort. Qu'est-ce qui vous a empêché de venir ?

Malheureusement, je ne pouvais pas ce jour-là. C'était un lundi. Il y a des offices le samedi et le dimanche. Bref, je n'ai pas pu m'organiser, ce que je regrette sincèrement aujourd'hui.

Votre absence à la projection du film n'est donc pas liée au fait que le 1er novembre 2024, Alexandre Arkhangelski a été déclaré agent étranger par le ministère de Justice russe?

Non, ce n'est pas le cas. Je respecte et j'aime Sasha Arkhangelski. Et je continuerai à le faire.

En préparant cet entretien, j'ai découvert qu'avant de vous consacrer à la religion, vous avez étudié à l’Institut d’études cinématographiques de Moscou et rédigé votre thèse de diplôme sur Andreï Tarkovski. Pourquoi sur lui – et comment percevez-vous aujourd'hui son film phare, Nostalgia, tourné dans votre Italie natale ?

 J'ai en effet écrit ma thèse au VGIK, mais je l'ai soutenue à l'Université de Genève. Elle portait sur l'analyse littéraire des scénarios, et Tarkovski m'intéressait avant tout du point de vue du symbolisme religieux à l’œuvre dans ses films. Il y en a beaucoup dans tous ses films. L'idée principale de mon travail était que l'intrigue des films de Tarkovski semble se répéter de réalisation en réalisation. On peut presque dire qu'il a fait un seul film, car les sept films sont, en quelque sorte, des variations sur le même thème. Et ce thème est proche de celui auquel notre film, La Patrie, est consacré : la recherche d'une patrie. Pas seulement dans Nostalgia, où cela est évident : un intellectuel russe en Italie qui cherche toujours à retourner en Russie, la Russie spirituelle. Il ne faut pas oublier que ce film a été réalisé à la fin de l'ère soviétique et précisément au moment où Tarkovski décidait d'émigrer.

Père Ioann dans le film "La Patrie"

Exactement ! C'est pourquoi ce film est aujourd’hui perçu de manière si particulière par ceux qui ont été confrontés à un choix similaire !

C'est vrai, c'est vrai. Je dois dire qu'il s'agit d'une recherche très sérieuse et profonde, non pas d'un pays matériel, mais d'un lien spirituel avec la Russie. Il me semble que tous les films de Tarkovski parlent d'une recherche profonde de la patrie à l'intérieur de soi. Et cette recherche est très cohérente, à commencer par le premier film, Ivanovo Detstvo (L’Enfance d’Ivan), où la recherche de la patrie signifie la recherche de l'enfance par un enfant. Ce doux enfant a perdu son enfance et se retrouve dans le monde dur des adultes, des soldats – presque exclusivement des hommes. Il n'y a que quelques femmes qui sont aussi perdues que l'enfant. Il retrouve son enfance perdue pratiquement après sa mort, dans les dernières images du film.

 Je ne pense pas que votre accord de participer au film d'Alexandre Arkhangelski s’explique uniquement par votre amour du cinéma. Il y avait sûrement d'autres raisons ?

 Oui, bien sûr. Le thème abordé dans le film résonne dans ma vie personnelle. Comme vous le savez, je suis sarde de naissance, mais ma famille parlait italien, et je ne connais donc pas très bien ma langue maternelle – le sarde. Comme pour tout Italien, la question de la petite et de la grande patrie, de ce qui prévaut, est essentielle pour moi. Et puis j'ai quitté ma terre natale à l'âge de 18 ans, j'ai étudié en Suisse, j'ai vécu en Russie pendant près de 40 ans, j'ai aussi fait des recherches sur l'histoire d'un autre pays, l'Arménie, et maintenant je vis à Paris... Je pense que le réalisateur a utilisé mon destin comme une sorte de métaphore pour réfléchir à ce qu'est une patrie. Je suis en train d'écrire un livre sur ce que signifie être un étranger, un migrant, un réfugié. Il s'intitulera Le Seigneur protège l’étranger. (Psaumes 145:9).

 Avez-vous eu des problèmes après la sortie du film La Patrie ?

 Non, aucun.

 Vous avez condamné l'invasion massive de l'Ukraine par les troupes russes. Dans un entretien avec Katerina Gordeeva publié en octobre 2022, vous avez déclaré : « Je ne soutiens pas, je condamne ce qui se passe depuis six mois en Ukraine, je considère que c'est une très grosse erreur ». Et à la question de savoir pourquoi vous restez en Russie, vous avez répondu : « Tant que je serai toléré ici, je n'ai pas l'intention de partir ». Toutefois, le 7 février 2024, vous avez déclaré que vous partiez pour servir dans l'église de la Transfiguration du Seigneur, à Estepona, dans la province espagnole de Malaga, en précisant que « personne ne m'a puni, personne ne m'a exilé nulle part ». Comme vous le savez, les Russes ont l'habitude de lire entre les lignes. Que s'est-il donc réellement passé ? Vous n'étiez plus toléré en Russie ?

 Vous savez, jusqu'à présent, je n'ai reçu aucune punition ni aucune plainte ou réclamation de la part du clergé ou des agences gouvernementales. Mais la situation est vraiment difficile, et ceci au niveau mondial. Dans une situation aussi complexe, chacun d'entre nous doit d'abord déterminer sa propre position, puis comprendre ce qu'il peut et ne peut pas faire. Je n'avais vraiment pas l'intention de quitter la Russie, mais la vie se charge de faire ses propres ajustements, et mon départ a été influencé par diverses raisons et considérations – y compris personnelles. Mon père a 96 ans et je me réjouis de toute occasion de communiquer avec lui ; d'être proche de lui. C'est pourquoi j'avais depuis longtemps demandé au Patriarche de me donner la possibilité de servir dans un lieu plus proche de mon père… ce qui m'a été immédiatement accordé. Pendant un an, j'ai fait des allers-retours jusqu'à ce que j'aie l'occasion de servir dans le sud de l'Espagne, où je me suis installé, pensant que ce serait mon lieu de service pour longtemps.

Eglise de la Transfiguration du Seigneur à Estepona

 Mais ce n'est pas ce qui s'est passé...

 Exact. L'endroit est merveilleux, et on y trouve un temple, construit par une famille russe… et qui plus est propriété privée de cette famille. Au bout d'un certain temps, ces personnes n'ont plus voulu que je serve dans ce temple. Je ne sais trop pour quelles raisons je ne leur convenais pas ; nul ne m'en a informé. L'opinion des paroissiens, pour autant que je sache, n'intéressait personne. Le droit de propriété privée a prévalu. Bien sûr, cette situation donne à réfléchir sur l'idée que l'on se fait d'un prêtre. Le prêtre est en effet un serviteur, mais un serviteur de Dieu. Apparemment, certains le considèrent comme une sorte de domestique.

 Vous conviendrez que cela en dit long sur la manière dont certains envisagent aujourd'hui la relation avec l'Église dans son ensemble...

 Absolument, mais cela me dépasse.

 Quoi qu'il en soit, le 25 juillet 2024, par décision du Saint-Synode de l'Église orthodoxe russe, vous avez été mis à la disposition de l'Exarque patriarcal d'Europe occidentale et, le 19 novembre, par décret de l'Exarque patriarcal – c'est-à-dire du métropolite Nestor de Korsun et d'Europe occidentale –, vous avez été intégré au personnel du clergé de la cathédrale de la Sainte-Trinité à Paris. Comment doit-on considérer ce nouveau poste dans le cadre de votre carrière : une promotion ? une rétrogradation ?

 (rires) Vous savez, je ne vois pas du tout mon service comme une carrière. Je ne suis plus un jeune homme, et ce serait là naïf. Penser à une carrière pour un prêtre serait une contradiction. C'est du moins ce que j'ai toujours pensé et ce que je pense encore. Bien sûr, il y a d'autres exemples : certains frères – surtout des moines – font carrière, mais tel n'est pas mon cas, simplement parce que je suis réaliste : d'abord, l'âge n'est pas bon, et ensuite, je n’ai pas le bon passeport.

 Une personne extérieure qui observe votre trajectoire ne peut que se demander comment vous faites pour vous en sortir. Ce n'est un secret pour personne qu'un certain nombre d'ecclésiastiques russes ont déjà été punis pour avoir condamné la guerre sous une forme beaucoup moins explicite que la vôtre, et ce n'est pas en les transférant pour travailler en Europe ! Que pensez-vous, par exemple, du fait que le clerc de l'église de la Protection de la Très Sainte Mère de Dieu à Moscou, Dimitri Safronov, ait été privé du droit de porter une soutane et une croix par décret du patriarche Kirill et envoyé à l'église de Saint-Pimen le Grand en tant que psalmiste pendant trois ans – cette punition lui ayant été infligée pour avoir participé au service funèbre d'Alexeï Navalny. Quel commandement a-t-il violé en célébrant les funérailles d'un homme orthodoxe décédé?

 Je ne connais pas les détails de cette histoire, je ne vais donc pas juger ce cas particulier. Mais, bien sûr, beaucoup de choses qui se passent dans l'Église aujourd'hui suscitent la peur, la tristesse et la honte. Quant à moi, oui : j'ai exprimé mon opinion sincère, simplement en tant qu'être humain, en tant que citoyen, et je crois que tout ministre de l'Église a le droit de le faire. D'ailleurs, un prêtre – comme toute autre personne – n'a pas seulement le droit, mais le devoir d’agir selon sa conscience, et personne n'a jamais annulé ce fait. Et puis... Comme je l'ai dit, je n'ai pas eu d'ennuis jusqu'à présent et j'espère que je n'en aurai plus.

Centre culturel et spirituel russe de Paris © Wilmotte

Peut-être ignorez-vous que, dès son ouverture en 2016, le Centre culturel et spirituel russe de Paris, dont fait partie la cathédrale où vous officiez actuellement, était surnommé « le bunker aux coupoles » – ce qui soulignait la fusion des autorités de l'État russe et du FSB avec l'Église. Certains Parisiens l'appellent Notre Dame de Poutine, d'autres Notre Dame du KGB... Avez-vous un sentiment de malaise dans cette église ?

 Je dois dire que le site destiné à la construction de l'ensemble a été choisi en plein centre de Paris, sur le quai Branly. Il est de petite taille et ressemble à la forme d’un L, c'est-à-dire étroit et long. Je me demande même comment les architectes ont réussi à construire tout cela ici. Je pense que la forme du terrain a dicté la décision de construire non pas un, mais plusieurs bâtiments - longs et minces. Plus un temple. D'un point de vue esthétique, le résultat peut plaire à certaines personnes et pas à d'autres : un long mur aveugle peut ressembler à la plus haute clôture derrière laquelle on peut apercevoir les dômes. Personnellement, je n'aime pas trop ça.

Pour le reste, ce temple fonctionne comme n'importe quel autre temple de l'Église orthodoxe russe. 

Dans le film La Patrie, vous parlez franchement du fait que l'Église orthodoxe russe a déçu de nombreux croyants. Vous évoquez la responsabilité personnelle, y compris la responsabilité du silence ; de l'absence de condamnation. Après la sortie du film, le patriarche Kirill de Moscou et de toutes les Russies a publié un livre intitulé Pour la Sainte Russie : Patriotisme et Foi, dans lequel il déclare que l'Église devrait être « mobilisée » avec les forces militaires et politiques de la Russie. Je ne vous cache pas que le fait que vous continuez à travailler pour l'Église orthodoxe russe est perçue par beaucoup comme une façon d’être au service de deux maîtres – si l'on se souvient de votre compatriote Carlo Goldoni ! – ou, pour dire les choses plus crûment, comme être au service à la fois du Dieu et du Satan. Que répondez-vous à cela ?

Je dirais que mon comportement montre que je ne le pense pas. Il n'y a qu'une seule boussole dans la vie, c'est la conscience, et c'est elle qui doit nous guider. La conscience nous montre le chemin. Jusqu'à présent, cette boussole non seulement ne m'indique pas de contradiction, mais au contraire, elle me montre que ma place en ce moment et dans cette situation est ici. Peut-être est-ce précisément parce que la situation n'est pas simple. Un prêtre doit être là pour les gens, là où c'est plus difficile. Oui, l'Église a déçu beaucoup de gens. Mais, hélas, cela arrive souvent, car nous sommes tous des êtres humains, y compris le clergé. Eux aussi se déçoivent eux-mêmes et déçoivent ceux qui les entourent. Je crains de décevoir beaucoup de gens chaque jour. Mais si je sentais que mon ministère dans une congrégation particulière était contraire à mon engagement envers le Christ, je quitterais cette congrégation.

 Comme tout prêtre, je sers Dieu tout en servant une congrégation particulière, qui peut traverser des périodes plus ou moins bonnes et être représentée par des supérieurs plus ou moins bons. Il en a toujours été ainsi, depuis le début de l'Église, et il suffit de lire les Actes des Apôtres pour s'en convaincre. D'ailleurs, l'une des premières hérésies que l'Église a condamnée est celle qui consiste à considérer l'Église comme une communauté de personnes en soi irréprochables et saintes. En fait, l'Église est une communauté de personnes qui veulent tendre vers la perfection mais qui, très souvent, en sont encore loin.

Père Ioann (DR)

Dieu a donné à l'homme le libre arbitre, la liberté de choix. Beaucoup de fidèles sont aujourd'hui désemparés, déchirés entre leur habitude de croire la parole de l'Église, qui bénit aujourd'hui la guerre, et la voix de leur propre conscience qui crie contre le meurtre. Ne pensez-vous pas qu'en continuant de servir dans l'Église orthodoxe russe qui représente le Patriarcat de Moscou, vous, un homme à qui s’offre le choix tout simplement grâce à un passeport italien, avez fait un choix qui semble erroné pour beaucoup de gens ?

 Je comprends ce que vous dites. Permettez-moi de vous donner deux exemples. Un homme qui a joué un rôle très important dans ma vie est le père Alexandre Men. Il a été élevé dans l'Église des catacombes. [Église des catacombes - un nom collectif pour les représentants du clergé orthodoxe russe, les laïcs, les communautés, les monastères, les fraternités, etc. qui, depuis les années 1920, pour diverses raisons, se sont retrouvés dans une situation illégale. - Note N.S.] Pour autant, il a continué à accepter l'ordination dans l'Église orthodoxe russe du Patriarcat de Moscou et a cru que sa place était là : dans les années 1960-1980, cela lui a donné beaucoup plus d'opportunités, qu'il a utilisées tout à fait consciemment. On sait qu'il a eu beaucoup d'ennuis, notamment des interrogatoires à la Loubianka [le siège du KGB – N.S.], etc. Néanmoins, il est resté dans l'Église et a refusé la possibilité qui lui était offerte d'émigrer.

 Un autre exemple est celui du père Anthony Surozhsky, l'un des plus brillants représentants – à mon avis – de l'orthodoxie au XXe siècle. Comme moi, il a toujours eu un passeport étranger en poche. Et toute sa vie, il est resté membre du clergé de l'Église orthodoxe russe du Patriarcat de Moscou. Lorsque, vivant à Paris, il s'est tourné vers Dieu, il a trouvé la seule église du patriarcat de Moscou qui existait dans cette ville et a commencé à s'y rendre. Je suis sûr qu’il ne poursuivait aucun objectif carriériste ! On lui a souvent demandé pourquoi il n'avait pas préféré l’Église russe à l’étranger, qui était en opposition avec les autorités moscovites, ou pourquoi il n'avait pas profité des nombreuses autres opportunités qui existaient, par exemple, au sein du Patriarcat de Constantinople. Je pense que son choix était le bon, car malgré les conditions difficiles, il a pu faire beaucoup, beaucoup de choses.

 Mon choix n'est donc pas si original. Vous avez cité Goldoni comme exemple, et c'est un bon exemple. Qu'un prêtre « serve deux maîtres » est une citation directe de l'Évangile. Ce n'est en aucun cas acceptable. Si soudain mon appartenance à une communauté humaine signifiait une telle trahison devant ma conscience – c'est-à-dire servir deux maîtres –, je quitterai cette communauté au même moment.

Dans le film La Patrie, vous comparez l'Église à une mère malade que vous ne pouvez pas quitter. En d'autres termes, vous admettez que l'Église russe orthodoxe est malade. Dans ce cas, quel diagnostic portez-vous sur elle, et quels sont les possible traitements de sa maladie ?

 (rires) Bonne question, même s'il m'est difficile d'y répondre. Je ne sais pas quel est le diagnostic. Mais je sais que le seul remède est de vivre l'Évangile, ce que tout chrétien devrait être en mesure de comprendre. Dans les dernières années de la vie de ma mère, je n'avais qu'un seul rêve : être à ses côtés au moment de sa mort. Malheureusement, cela n'a pas fonctionné : ma mère est décédée alors que j'étais à Moscou. Mon père, mon frère et sa femme – tous médecins – s'occupaient très bien de ma mère ; d'autres membres de la famille et du personnel médical étaient également à proximité. J'étais donc bien conscient que, personnellement, je ne pouvais pas faire grand-chose pour ma mère. D'ailleurs, ces derniers temps, je ne savais même pas si elle était consciente de ma présence. Mais vous savez, quand on aime quelqu'un, on veut être avec cette personne précisément quand c'est difficile pour elle.

 Notre Église est gravement malade, et je ne vais pas m'en séparer, parce qu'elle m'a ordonné, me tolère et, je l'espère, m'aime. Je ne suis pas assez naïf pour penser que je peux sauver l'Église ! Et là, c'est comme avec ma mère : je ne sais pas à quel point elle comprend et apprécie ma présence auprès d'elle... Mais que faire ? En matière d'amour, tout ne s'explique pas ! J'ai le sentiment et la conviction que c'est dans cette Église, l'Église orthodoxe russe du Patriarcat de Moscou, que je dois rester, aussi difficile que cela puisse être. Et cela peut être difficile, et même très difficile.

Qu'aimeriez-vous dire à ceux qui célèbrent aujourd'hui le Noël orthodoxe ?

 Le Sauveur est né un bébé sans défense dans une crèche, dans une étable, parce qu'il n'y avait pas de place pour lui dans les auberges, comme il est écrit dans l'Évangile. Il est né dans une période politique très difficile. Les deux évangélistes qui racontent sa naissance, Luc et Matthieu, font référence aux autorités politiques de l'époque : Auguste, Quirinius, Hérode. Rarement dans l'histoire il y eut un personnage comme Hérode dont tout le monde avait unanimement une si mauvaise opinion. C'était un malade mental, d'une cruauté et d'une violence inouïes. Et c'est sous son règne que naît le Fils de Dieu. Et il n'est pas né en tant qu'empereur, mais en tant qu'enfant sans défense. Je pense que l'icône de la Nativité est très importante et instructive à notre époque.

 PS: 

Chers lecteurs ! Durant les derniers jours de l’année passée, à ma grande surprise, diverses contributions financières me sont parvenus sur le compte du journal. Émanant de personnes que je ne connais pas personnellement, elles m’ont beaucoup touchées ! Ce n’est pas là qu’une question d’argent – lequel argent manque toujours et dans tous les médias ! Plutôt, j’y lis un geste de soutien à ce que je fais; un signe d’approbation des sujets que je choisis pour mes chroniques, mais aussi de l’accent qui les marque. Merci à ces personnes généreuses qui se reconnaitront ! Et si d’autres souhaitent les suivre, voici comment… Bonne année à vous tous !

17.12.2024
Fedora (Alexandra Kurzak) et Loris (Roberto Alagna) dans "Fedora" au Grand Théâtre de Genève Photo © Carole Parodi

Le texte du conte en vers de Korneï Tchoukovski, mémorisé depuis l'enfance, n'a cessé de me revenir à l'esprit pendant que j’écoutais l'opéra Fedora d'Umberto Giordano au Grand Théâtre de Genève. Là aussi, il y a la fuite, la persécution, l’irresponsabilité de l’héroïne principale et de son repentir. Mais sans le final dramatique.

Un dramaturge très populaire en son temps et membre de l'Académie française, Victorien Sardou, qui a écrit sa Fédora en 1882, remporte le concours pour la première utilisation du prénom féminin Fédora dans le titre d'une œuvre littéraire. (Soit dit en passant, parmi les quarante pièces de théâtre qu'il a écrites figure aussi « Tosca », immortalisée par Puccini). Non moins populaire en Russie, Korneï Ivanovitch Tchoukovski quant à lui n’a écrit son conte en vers Le deuil de Fédora qu'en 1926. Et le fait que ce prénom rare (je ne connais pas une seule Fédora) soit devenu une désignation nominative pour un chapeau, nous le devons à Sarah Bernhardt, pour qui Sardou a écrit sa pièce : dans la production de 1889, la grande actrice, interprétant le rôle de la princesse Fedora Romazoff, portait un chapeau de ce style.

Sur la scène du théâtre dramatique, la pièce fut jouée peu après la première de l'opéra, le 17 novembre 1898, au Théâtre lyrique de Milan, où le rôle du comte Loris Ipanoff fut interprété par Enrico Caruso lui-même, alors encore très jeune. (Combien de Loris russes connaissez-vous ? Moi, aucun.) L'opéra fut un succès. Certes pas aussi grandiose et unanime que « Andrea Chénier », créé en 1896, mais suffisamment pour permettre à Umberto Giordano d'utiliser les droits d'auteur et les royalties des productions pour construire une maison, qu'il appela « Villa Fédora ».

La dernière production de cet opéra au Grand Théâtre de Genève remonte à la saison 1902-1903. C'est une époque très lointaine ! Bien que, selon Mikhaïl Boulgakov, les partitions d'opéra, comme les manuscrits, ne brûlent pas, leurs auteurs quittent la scène de la vie et leurs droits sur leurs propres œuvres s'éteignent, laissant les auteurs de nouvelles productions en faire ce qu'ils veulent. Ce qu'ils font.

La production actuellement à l'affiche au Grand théâtre de Genève est une nouvelle production. J'aimerais employer le mot tristement connu « novitchok », étant donné les particularités de l'approche du metteur en scène. Le metteur en scène français Arnaud Bernard n'est pas, quant à lui, un novice. Violoniste diplômé du Conservatoire de Strasbourg, il joue pendant plusieurs saisons avec l'Orchestre philharmonique de Strasbourg, puis, à partir de la fin des années 1980, il s'essaie à la mise en scène, comme assistant de Nicolas Joël et Jean-Claude Auvray, et comme metteur en scène attitré au Théâtre du Capitole de Toulouse. En tant que metteur en scène proprement dit, il a fait ses débuts en 1995 avec une production du « Trouvère », à Toulouse. Arnaud Bernard est bien connu des mélomanes russes. Il a mis en scène La Juive et La Bohème au Théâtre Mikhailovsky de Saint-Pétersbourg, Roméo et Juliette au Nouvel Opéra de Moscou, ainsi que Les Vêpres siciliennes et La fanciulla del West au Théâtre Mariinsky.

Privé à ce moment de la possibilité de travailler en Russie pour ne pas être mis sur la liste noire de l'Occident, Monsieur Bernard a décidé d'amener la Russie à l'Occident en mettant en scène l'opéra de Giordano pour ses débuts à Genève (ne cherchons pas à savoir qui est la montagne et qui est Mohammed dans cette équation). Peut-être a-t-il également été attiré par une intrigue policière qui lui tient à cœur ; l'annonce de sa production des Vêpres siciliennes au théâtre Mariinsky en 2017, publiée dans le journal gouvernemental Rossiyskaya Gazeta, portait le titre suivant : « Le théâtre Mariinsky a mis en scène un opéra sur la mafia sicilienne ». Eh bien, le chemin qui mène de la mafia sicilienne à la mafia russe n'est pas long, vous comprenez. Et Rossiyskaya Gazeta est bien placé pour le savoir.

« Une femme A adore un homme B. B périt victime d’un meurtre. A soupçonne C d’être l’assassin. Elle s’acharne contre lui, le ruine, le déshonore, le fait condamner à mort. Puis A découvre que C est innocent. » Tel est le synopsis du livret publié sur le site du Grand Théâtre de Genève, citant Victorien Sardou lui-même. « Ce n’est ni de Shakespeare ni de Schiller », remarque à juste titre Arnaud Bernard dans une interview publiée dans le programme du spectacle. Dans ce même entretien, il évoque l'importance de préserver les traditions tout en les modernisant. Voici ce qu'il en dit : « Il ne s'agit pas de rejeter la tradition ou de la briser, mais de la faire vivre d’une manière qui parle à notre époque… Cela signifie parfois prendre des risques, explorer des pistes nouvelles, mais toujours en gardant en tête l’essence de l’œuvre. Ce que je refuse, c’est la simplification, les catégories rigides ou les « recettes » de mise en scène qui ne servent qu’à épater ou choquer. C’est en restant fidèle à l’œuvre, à ses subtilités et à son esprit que l’on trouve la vraie modernité. »

© Carole Parodi

À mon humble avis, les paroles d'Arnaud Bernard sont quelque peu en contradiction avec l'acte, car le public est interpelé, pour ne pas dire épaté, dès le début. Ou même avant le début proprement dit. Apparemment décidé à améliorer l'œuvre de Giordano-Sardou, le metteur en scène l'a dotée d'un prologue absent du livret. Le spectateur se trouve donc devant un écran d'ordinateur et suit une recherche dans le système Xplore (Google n'est pas Giordano, et M. Bernard n'a pas osé porter atteinte à ses droits) pour trouver l'explication du mot « kompromat » (matériel compromettant, venu du Russe). Puis le public essaye d’absorber les titres de la RTS et de Swissinfo s'affichant à l'écran, et les visages de personnalités russes, politiques et autres, qui sont plus ou moins familières aux Russes et ne le sont certainement pas au public étranger, à l’exception peut-être du président Poutine. Une flèche rouge pointe vers l’ex-procureur russe Yuri Skouratov. Je suis prête à parier que personne dans le public n'a saisi cette indication et n'a compris le lien entre ce Skouratov-là et le spectacle, à moins d'avoir lu l'explication dans le programme. Mais tout le monde n'achète pas les programmes.

Après la disparition de l'écran d'ordinateur, le public, inconscient d’être en possession du « matériel compromettant », assiste à une scène plutôt dégoûtante dans une espèce de bordel où Vladimir Andreïevitch, le comte de Saint-Pétersbourg, s'ébat avec une blonde des plus vulgaires qui n’est personne d’autre que l’épouse du comte Loris Ipanoff. Tout cela sous la surveillance des caméras. Pas clair pourquoi cet ignoble Vladimir, clairement hétérosexuel, essaye de décorer son torse avec un bustier féminin. Pas clair non plus pourquoi Arnaud Bernard a surcompliqué cette nouvelle production avec l'histoire de 1999 de Skuratov, déjà oubliée même en Russie, comme s'il n'y avait pas d'exemples plus récents depuis lors, si un tel exemple lui était nécessaire. L'observateur attentif notera que 1999, c'est avant l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, ce qui signifie qu'il est possible de le critiquer et de le ridiculiser sans crainte des conséquences. Cela vous suffit-il comme explication ?

© Carole Parodi

Mais tout arrive à sa fin, même ce prologue, et la musique de Giordano commence à jouer - enfin ! – tandis que l'action se déroule conformément au livret : « Un soir d'hiver à Saint-Pétersbourg. Dans la maison du comte Vladimir Andreïevitch, fils du chef de la police, les domestiques attendent le comte en jouant aux cartes et buvant à sa santé. Le comte ne doit pas rentrer avant le matin : c'est la dernière nuit de sa vie insouciante, la veille de son mariage avec une jeune et riche veuve, la princesse Fedora Romazoff. Ce mariage sauvera le comte de la ruine à laquelle l'ont conduit les femmes, les cartes, les chevaux et les prêteurs. Dans une somptueuse toilette de bal, enveloppée de fourrures, Fedora entre, surprise que son fiancé ne la salue pas ». Sur scène, tout est conforme, y compris les fourrures, à la différence que les domestiques sont déguisés en punks très caricaturaux, avalant de la vodka de la bouteille à pleines gorgées. Étonnant pour une demeure aristocratique. Et même si l'on suppose que l'action a été transférée dans les fringantes années 1990, il faut se souvenir de la rigueur avec laquelle les nouveaux gentilshommes russes, nostalgiques de la livrée et du tablier, entretenaient leurs domestiques.

Le premier acte s'achève, vient le second, qui emmène le public à Paris et regorge de détails importants pour l'intrigue. Au centre de la pièce se trouve Fedora, vêtue d'une robe dorée très fendue et de chaussures dorées avec des collants noirs (!). Il y a là deux des plus belles mélodies de tout l'opéra - les thèmes de l'amour, ainsi qu'une parodie assez méchante du « Rossignol » d'Alexander Aliabiev, des larmes, des serments et des malédictions, de terribles nouvelles de Saint-Pétersbourg, un interrogatoire (enregistré sur un dictaphone sans le consentement de l'interrogé) et le mot terrible de « nihiliste ».

Après le deuxième entracte, nous voici « dans la villa de Fedora, dans les montagnes suisses près de Berne. De loin, nous entendons les cloches des troupeaux qui passent, les voix des paysannes qui chantent le printemps et l'amour ». Cette phrase est tirée du livret originel. Or, le spectateur genevois est informé par un surtitre au-dessous de la scène, qu'il se trouve à Gstaad le 19 décembre. Compte tenu de cette précision, les appels insistants de Fedora adressés à Loris à admirer les fleurs à travers la fenêtre et l'invitation du baron de Siriex à la comtesse Olga Sukareva à faire une promenade à bicyclette semblent plutôt étranges. Quelles fleurs à Gstaad le 19 décembre ?! Quel cyclisme ? Pour le reste, voyez le film « Le Palace » de Roman Polanski, d'autant que le metteur en scène d'opéra ne cache pas la source de son inspiration, aimant non seulement les thrillers, mais aussi le cinéma. Pourtant le costume classique de Fedora, qui n'atteint pas tout de même l’élégance de Chanel, et la veste couleur bordeaux (velours à l'œil) de Loris se détachent des tenues blanches d'après-ski des autres habitants de la station de luxe.

Voici une telle vinaigrette. Alias « salade russe », alias « Olivier ».

© Carole Parodi

Et les voix donc ? Si Umberto Giordano misait sur Enrico Caruso, Arnaud Bernard misait sur le ténor français Roberto Alagna et sa troisième épouse, la soprano polonaise Aleksandra Kurzak. Je confesse : je ne suis pas une fan de ce couple vedette. C'est pourquoi j'ai choisi d’assister à l'une des deux soirées (la seconde aura lieu le 21 décembre) au cours desquelles les rôles de Fedora et de Loris ont été interprétés par des chanteurs russes. (Soit dit en passant, le fait qu'ils ne soient présents que dans deux représentations sur sept a conduit certains à penser qu'ils faisaient partie de la première distribution, mais ce n'est pas le cas). Diplômée du Conservatoire de Moscou, la soprano Elena Guseva est depuis 2011 l'une des principales solistes du Théâtre musical Stanislavski et Nemirovitch-Danchenko, à Moscou, ce qui ne l'empêche pas de se produire activement sur d'autres scènes, en Russie comme à l'étranger. En 2020, par exemple, elle a fait ses débuts au Grand Théâtre de Genève dans La Cenerentola de Rossini, dans le rôle de Tisbe. Le ténor dramatique Najmiddin Mavlyanov, né à Samarcande, en Ouzbékistan, est également l'un des principaux solistes du même théâtre moscovite et un soliste invité dans de nombreux grands théâtres du monde. En 2019, il a interprété, à Genève, le rôle de Radamès dans Aïda et, en 2020, il a fait sensation en Russie en recevant deux très importantes distinctions, le prix le Masque d'or et le prix Casta Diva, pour son interprétation de Sadko dans l'opéra de Nikolaï Rimski-Korsakov du même nom, mis en scène au théâtre Bolchoï de Moscou par Dmitri Tcherniakov. Il faut dire que le répertoire de Najmiddin Mavlyanov est immense, sans exagération.

Ayant travaillé dans le même théâtre pendant de nombreuses années et ayant participé ensemble à diverses productions, les deux chanteurs ont, là aussi ici, créé un ensemble solide. Même en position couchée. (Il est clair qu'ils n'ont pas choisi cette position !) Il est dommage qu'il n'y ait pas dans cet opéra plus de numéros solos, Giordano n'est pas Verdi après tout, bien que certains moments musicaux soient splendides. Il est également dommage que le service de presse du théâtre genevois n'ait pas fourni de photos du spectacle avec ces deux excellents interprètes.

P.S. Avec cette chronique, mes chers lecteurs, je tire ma révérence sur ce qui reste de 2024 et vous donne rendez-vous en janvier – je vous ai déjà réservé quelques surprises. Je tiens à vous remercier de la fidélité et de l’intérêt que vous portez à mes chroniques (le nombre d’abonnés a triplé durant cette année), ainsi que de votre indulgence pour mon accent russe. Je vous souhaite une merveilleuse année 2025 – qu’elle soit pacifique pour nous tous !

05.12.2024
Andreï Sobol, 1888 - 1926 (DR)

La maison d'édition genevoise La Baconnière présente la première traduction française d'une nouvelle d'Andreï Sobol écrite il y a presque pile cent ans et susceptible de devenir une découverte… y compris pour des lecteurs russophones avisés.

Née en 1927 sous le nom de « À la Baconnière », la maison d'édition a depuis lors abrégé son nom en « La Baconnière » et quitté les rives du lac de Neuchâtel pour celles du lac Léman – côté genevois. Bien que nullement spécialisée dans la littérature de langue russe, elle compte parmi “ses” auteurs Sergueï Dovlatov et Svetlana Alexievitch, ainsi que des Américains ayant des racines russes parmi lesquels le lauréat du prix Nobel de littérature 1976 Saul Bellow et les écrivains moins connus que sont Grisha Bruskin et Marianna Volkova, de même que l'ancien professeur de l'Université de Genève Boris Mouravieff, né en Russie en 1890 et qui l’a pour de bon quittée en 1920. Soit une année avant qu'Andreï Mikhaïlovitch Sobol n'écrive son Panopticum.

En réalité, lui ne s'appelait pas Andreï, mais Julius et, si on creuse un peu, pire encore : Israël, fils de Moïse. C’est ainsi ! Il est donc né Israël Moiseevitch Sobol en 1888, à Saratov, une ville située à 726 kilomètres au sud-est de Moscou, sur la rive droite (rive ouest) de la Volga. Sa vie fut mouvementée. Adhésion au Parti socialiste-révolutionnaire, travaux forcés et exil, fuite de la colonie à l'étranger, retour illégal en Russie, errance à travers la Russie, arrestations par les Blancs et les Rouges... En fin de compte, après la guerre civile : reconnaissance du pouvoir soviétique, voire même coopération avec lui en tant que l'un des secrétaires de l'Union panrusse des écrivains. Mais pour finir, c'est le suicide (à la troisième tentative) à Moscou, le 7 juin 1926. De cet événement malheureux, j’ai trouvé la description suivante : « Par une soirée étouffante de juin, un homme d'âge moyen vêtu d'un costume croisé démodé s'est approché du monument de Pouchkine sur le boulevard Tverskoï. Sortant un revolver de la poche intérieure de sa veste, l'homme l'a maladroitement porté à son estomac, a appuyé sur la gâchette avec son pouce et, deux heures plus tard, est mort d'une perte de sang dans un hôpital de Moscou ». Il n’en pouvait simplement plus. Car après tout, même si Andreï Sobol était sioniste par moment, il était avant tout un idéaliste. Et, comme l’avait dit Mikhaïl Lermontov à propos de la mort d’Alexandre Pouchkine : « l’âme du poète a succombé ». Au moment de sa mort, Andreï Sobol, cet « homme d'âge moyen», n'avait que 38 ans. Un an de plus que Pouchkine.

Le récit le plus détaillé de la vie d'Andreï Sobol – laissons-lui le pseudonyme sous lequel il est devenu célèbre – est écrit, à ma connaissance, par Vladimir Khazan, chercheur à l'Université hébraïque de Jérusalem et publié en 2017 à Boston sous ce titre éloquent : A Double Burden, a Double Cross. Andrei Sobol as a Russian-Jewish Writer. Il n'est guère nécessaire d'expliquer à mes lecteurs ce que l'on entend par un double fardeau et une double croix, dont l'une des moitiés est une étoile de David. (J’ai trouvé un extrait de cette étude en russe sur ce site).

L'héritage littéraire de l'écrivain Andreï Sobol, bien que quasi invisible pendant près d'un siècle dans le sillage ses contemporains les plus célèbres, est assez conséquent. Un recueil de ses œuvres en quatre volumes a été publié en 1926 ; un autre, en trois volumes, en 1928. Il a surtout écrit des nouvelles, mais également des œuvres plus importantes : le roman La poussière, en 1915 ; le fameux Salon-Wagon, en 1922. Depuis la fin des années 1920, les œuvres de Sobol n'ont toutefois plus été rééditées, ayant été considérées comme “décadentes”. Ce n'est que pendant la perestroïka que plusieurs de ses récits ont été intégrés dans le magazine Ogonyok. Après quoi, en 2001, la maison d'édition moscovite Knigopisnaya Palata publiait un recueil de 320 pages sous le titre approprié d’Homme à la mer, comprenant Le Panopticum, présentement et pour la première fois traduit en français par la Belge Fanchon Deligne.

La seule recension de cette publication que j’ai pu lire jusqu'à présent a été rédigée par l'écrivaine d’origine russe Elena Balsamo et publiée dans Le Monde des livres. Très brève, elle commence par les mots suivants : « Activiste sioniste aux sympathies socialistes... ». Compte tenu notamment de la situation géopolitique actuelle, il y a lieu de croire que de nombreux lecteurs du quotidien français n'iront pas plus loin. J’ai donc décidé de poursuivre l'histoire.

C’est “presque” par hasard que Le Panopticum, cette longue nouvelle ou court roman, est parvenue entre les mains de la maison d'édition genevoise. Dans les faits, un extrait de ce texte traduit dans le livre d'Annick Morard intitulé Ourod. Autopsie culturelle des monstres en Russie et publié par la même maison d'édition La Baconnière en 2020 avait vivement impressionné l’écrivain Jil Silberstein, connu de mes lecteurs. D’où son désir d’en soumettre l’intégralité à Fanchon Deligne – laquelle, succombant à son tour au charme de ce petit bijou, prenait sur elle d’en entreprendre la traduction avant que tous deux lui fassent prendre la direction de… La Baconnière.

Le premier paragraphe du texte de Sobol évoque les cartes de vœux du Noël orthodoxe et du Nouvel An russe, voire les paysages d'hiver des grands paysagistes russes. Ou encore ceux de ces Russes « à double croix » que furent les peintres Isaac Lévitan et Marc Chagall. Lisez cela : « Jours blancs, nuits blanches. Il fait tout blanc. Des congères hautes comme un homme se dressent derrière les portes cochères, derrière les haies, dans les jardins et potagers – montagnes immaculés. Dans le ciel, pas un point, pas la moindre petite tache, mais en bas, frêles masures et cahutes de guingois se dessinent, semblables à des petits raisins secs sur une brioche vaporeuse ».

Si beau et délicieux, n’est-ce pas ?

Mais voilà que le deuxième paragraphe tourne la page sur cette délicieuse beauté et positionne brusquement le lecteur dans le temps et l'espace : « La ville de Krasno-Selimsk traverse sa deuxième année. L’ancienne cité de Tsarevo-Selimsk comptait bien plusieurs siècles, mais les Rouges ont frappé le tsar par-derrière. Le chef de la police du district a été abattu sur le mont aux Chèvres. Dans le commissariat, sur un mur, un rectangle blanchâtre remplace le portrait de l’homme portant la couronne et le globe ; mais sur le pan de mur voisin, recouvert du même papier peint moisi et criblé de souvenir de mouches, il y a un nouveau portrait : celui du chef de garnison, en campagne dans le Kouban. Le comité du district a élu domicile dans sa maison. La châsse contenant les reliques du monastère Saints-Bori-et-Gleb a été emportée dans un wagon flanqué de l’inscription “poissons”. Un futuriste pétersbourgeois vêtu d’une veste de travail matelassée a ouvert un atelier de poétique. Et la neige continue te tomber et de tomber. » 

Crédit photo : Andreï Sobol. Photo du département de la police secrète prise en 1911 et publié dans le magazine Rupor, numéro 3. M., 1922.

Tous les lecteurs ne feront pas le triste rapprochement entre le wagon de poissons et le wagon d'huîtres dans lequel la dépouille de Tchekhov fut transportée d'Allemagne à la gare de Nikolayevsky – fait que rapporte Dominique Rivaz dans son film intitulé Un Selfie avec Anton Tchekhov. Il n’empêche : tous prendront certainement en compte tout le reste : la révolution a eu lieu, les panneaux et les enseignes ont été changés, la guerre civile bat son plein, les coupures d'électricité abondent. Tout comme d'habitude….

Or voilà qu’un Panopticum fait irruption dans cette réalité, avec son « enseigne certes rachitique – ne comptant pas plus de trois petites ampoules –, mais néanmoins … éblouissant ». L’enseigne qui promet des “merveilles”. Dans le récit de Sobol, son Panopticum apparaît comme une sorte de cirque ambulant. Mais rappelons ici l'étymologie du mot telle qu’elle apparaît dans un dictionnaire.

« Panopticum ou Panopticon (du grec πν “tout” + πτικός “visible ”), dans un sens du mot : le projet d'une institution de régime, une prison idéale ou une maison de travail, hypothétiquement administrée et supervisée par une seule personne – un directeur-gouverneur. Au sens large du terme panopticon : un musée, une collection de divers objets extraordinaires (par exemple des figures de cire, des créatures vivantes bizarres, des raretés, des poupées, etc.). Au sens figuré, c'est un rassemblement de quelque chose d'incroyable, d'effrayant ».

Si le philosophe et historien Michel Foucault en fait, dans Surveiller et punir (1975), le modèle abstrait d'une société disciplinaire axée sur le contrôle social, chez Andreï Sobol son Panopticum apparaît dans la splendeur de tous les multiples sens possibles – ce qui est immédiatement perceptible pour le lecteur habitué à la langue d’Ésope. Dans l'édition française, tous les personnages – ils sont vingt-deux pour un texte relativement court – sont présentés dès le début de la nouvelle, comme s'il s'agissait d'une pièce de théâtre : il y a les « membres du personnel », les « pièces de musée » et les « membres de la communauté des anarchistes-égocentristes », tous mêlés par les circonstances de la vie comme les cartes d'un jeu et qui plus est évoluant dans un environnement de miroirs déformants. La référence à la pièce de théâtre est une excellente trouvaille de l'éditeur, car le lecteur assiste à la représentation, non seulement d'un théâtre et d'un cirque, mais aussi d'une vie, dans laquelle tout – l'amour, la mort, les rencontres et les séparations – nous sont présentés comme une série de “numéros” distincts, tous genres melangés.

Dans sa préface, la décidément courageuse traductrice Fanchon Deligne, qui s'est attaquée à ce texte si complexe que même les locuteurs de langue russe ne comprendront pas d'emblée, compare le récit de Sobol à un kaléidoscope – le mot juste est ainsi trouvé ! Souvenez-vous des kaléidoscopes-jouets de notre enfance dans lesquels, une fois secoués, les verres multicolores se pliaient en de nouveaux motifs, toujours symétriques…

Comment les « petites gens » survivent-elles dans le froid, dans la faim, en des temps où toute symétrie est brisée ? Le cœur du lecteur étranger ne se serrera probablement pas à la mention du « gardon de l'année dernière » ; il ne saisira pas toutes les perles du langage juteux d'Andreï Sobol ; pour autant, la réponse que l’auteur donne à cette question brûlante, il la comprendra à coup sûr : grâce à la préservation de l'humanité chez l’homme. Grâce à la compassion – presque physiquement ressentie dans ce « tableau d’une exposition » russe ; dans cette capture d'écran colorée du chaos noir et blanc qui règne toujours en Russie, avant, pendant et après les fameuses révoltes, insensées et sans merci.

A PROPOS DE CE BLOG

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’Ètat de Moscou. Après 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels – le Forum des 100.

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