воскресенье, 21 июля 2024 года   

Chacun a besoin de son histoire

11.07.2024
© Unsplash/Kevin Gent

Nino Haratischwili, vous l'aurez peut-être deviné, est géorgienne. Dans les faits, elle est née à Tbilissi où elle a fréquenté une école proposant un apprentissage approfondi de la langue allemande. Pourtant, dans toutes les sources elle apparaît comme une écrivaine, dramaturge et directrice de théâtre allemande. Pourquoi cela ? Parce qu'il y a de nombreuses années, elle et sa mère déménageaient en Allemagne et qu'en 2012 elle obtenait la nationalité de ce pays où elle vit et travaille présentement. Son roman Mon doux jumeaux (« Mein sanfter Zwilling »), le deuxième sur la liste de ses œuvres, a été écrit en 2012 – en allemand – et traduit dans plusieurs langues. Aujourd’hui, je vous présente une version française. Une édition russe, pour autant que je le sache, n'est pas encore à l’ordre du jour, bien que dans une interview datant de l'été 2022, l'auteure ait déclaré : « Je ne veux pas haïr Tchekhov à cause de ce que fait Poutine »… et qu’elle ait en outre placé en épigraphe de son roman un extrait d’une lettre de la poétesse Marina Tsvetaeva datant du 18 avril 1911 ; lettre adressée à son confrère Maximilian Voloshine : « Le corps de l’autre, qui empêche de voir son âme. Oh, ce mur, comme je le hais ! »  Un tel mélange linguistique et culturel me paraît parfaitement correspondre au portrait-robot d'un écrivain contemporain de ce qu'on appelle l'espace post-soviétique.

Le genre de ce roman, je le définirai comme étant “psychologique” mais incluant des éléments tant érotiques que policiers. Commençons par ce dernier aspect, le plus simple en l'occurrence : policier parce qu'il inclut un meurtre dont le lecteur va tout d’abord apprendre l'existence au moyen d’allusions subtiles, pour être ensuite guidé par des circonstances spécifiques – mais à la toute fin, selon les lois du genre. En ce qui concerne l'érotisme, tout est clair : il s’en trouve beaucoup dans le roman, mais rien qui pour autant soit vulgaire ou grossier. On réalise d’emblée que l'auteur est une femme – une femme profonde et sensible. Finalement, pour ce qui est de la psychologie, là, c'est plus compliqué ; ce qui est au fond logique : la psychologie n’est pas faite pour être simple !

Dès le début du livre, le lecteur attentif se doute qu'il va être question d'inceste – un phénomène qui, dans 15% des cas selon les statistiques disponibles, concerne des relations sexuelles entre frères et sœurs. Autrement dit : d’une relation par définition mauvaise (du latin incestus - « criminel, péché »), interdite dans presque toutes les cultures. Ce lecteur attentif a en un sens raison, et le mot “inceste” va du reste apparaître noir sur blanc un peu plus loin, à la page 112 ; mais il n'a que partiellement raison. Le fait est que Stella et Ivo, les personnages principaux du roman, ne sont pas vraiment frère et sœur – bien que tous deux aient grandi ensemble depuis l'âge de six ans –, mais, pour ainsi dire, des frère et sœur adoptés. Ivo est entré dans la famille de Stella après que le meurtre ait été perpétré.

L'histoire de leur relation, complexe et douloureuse, se déroule sur fond de rapports entre deux familles tragiquement fusionnées. Elle peut être décrite comme un cas classique de dépendance émotionnelle dont souffrent le plus souvent les femmes : dans le roman en question, il s'agit de Stella, et la personne dont elle dépend est Ivo, son « doux jumeau ».  Au début, tout semble clair : elle aime et il se donne à l'amour. Mais même ici, tout n'est pas si simple, car lui aussi est une victime à la recherche de lui-même et de réponses aux questions qui ont défini toute sa vie.

Conformément à la définition médicale, la relation entre Stella et Ivo a la coloration émotionnelle de l'amour ; c'est-à-dire qu'elle apparaît comme romantique, sexuelle, et se transforme au fil du temps en une arme à double tranchant qui les blesse tous les deux, mais qui, en même temps, ne leur permet pas de briser le cercle vicieux. La dépendance de Stella à l'égard d'Ivo s'accompagne de tous les symptômes classiques : jalousie, colère et culpabilité. Elle est prête à souffrir ; à se sacrifier pour préserver la relation ; à tolérer la négligence, l'adultère, l'alcoolisme, la toxicomanie ; à opérer des changements radicaux dans sa propre vie – jusqu'à la destruction de sa famille et le rejet de son propre fils. Ce fils qu'elle aime pourtant de tout son cœur.

« Il grimpait sur moi et riait. Il s'endormait en tétant et moi, bouleversée par cet être merveilleux qui était sorti de moi en s'annonçant par un grand cri, je me figeais, craignant de déranger son bonheur parfait si je bougeais et le réveillais. Ce sont peut-être ces moments-là, en fin du compte, qui relient les fils, ces histoires-là qu’on devrait raconter – pas les batailles, pas le nom de ceux qui ont gagné ou perdu le monde, pas les chambardements culturels, les révolutions, les guerriers et les héros, les rois et les reines, les seigneurs et les tyrans. Non, peut-être qu'à l'école on devrait s’entendre raconter comment on a ri pour la première fois, crié pour la première fois, embrassé pour la première fois ».

Attendez une minute : elle abandonne son fils pour un homme ? Nous avons déjà lu cela quelque part, non ?  Bien sûr, chers lecteurs, la référence à Anna Karénine est évidente, de même qu’à la toute première ligne du célèbre roman : celle qui traite de familles différentes dans leur malheur. Stella et Anna partagent les mêmes « données initiales » : une famille heureuse en apparence ; un mari idéal à tous égards, choisi sinon par calcul, du moins par réflexion raisonnable ; pour Stella – une vie sans problème à Hambourg et la possibilité d'écrire des articles sur la culture à sa guise ; un fils merveilleux, Théo. Que pourrait-elle demander de plus ? Mais à cela, Stella est prête à renoncer. Et c'est du reste ce qu'elle fait. Stella peut être jugée aujourd'hui comme Anna le fut autrefois ; accusée d'immoralité, de promiscuité, d'irresponsabilité, d'égoïsme. Comme il est facile de juger ! Surtout pour qui, dans la vie, n'a connu aucun sentiment fort – trop fort, irrésistible – capable de pousser vers l'abîme celui qui ne soupçonne pas même l'existence d’un tel sentiment. Il est vrai que Stella n'a pas eu à se jeter sous un train – l'époque n'est pas la même. Dans le roman de Nino Haratischwili, ce n'est pas Stella qui meurt sous les roues d'un train, mais la petite fille Maya sous les roues d’un automobile : dans des circonstances différentes, dans un pays différent, et pourtant, plus généralement, à cause du même sentiment de culpabilité.

En lisant le roman et contenant difficilement mon désir de voir comment tout se termine, je me disais : il n'est pas possible que la Géorgie soit complètement absente de l’intrigue. Effectivement, ce n'était pas possible ! La Géorgie y est pour la première fois mentionnée par Stella en page 84 : « un pays que je ne connaissais pas et qui ne me disait rien ». Mais c'est en Géorgie qu'Ivo cherche la solution aux doutes qui le tourmentent et, une fois sur place, Stella rencontre une autre mère qui a quitté son fils pour un homme et un garçon qui n’est pas le sien. Ainsi apprend-elle une autre histoire si semblable à la sienne ; histoire d'un amour irrésistible associé à une tragédie et à un sacrifice. Tout le monde a besoin d'une histoire, et tout le monde – parfois inconsciemment – en recherche une. Jusqu'à ce qu'il la trouve.

Au début, en tant qu'étrangère, Stella découvre l'histoire de la Géorgie. Elle tente de comprendre l'essence de la guerre qui la déchire ; les contradictions entre l'Abkhazie et la Géorgie. Elle découvre qui sont Gamsakhurdia et « un certain Bassaïev, qui avait participé au massacre des Géorgiens en 1993 aux côté des milices russes ». Elle appréhende la légitimité des déclarations de la Russie accusant le président géorgien de l'époque d'inciter à la haine contre les minorités… voire à un génocide. Elle tente de saisir les causes de l'impréparation de l'armée géorgienne ; de l'hypocrisie et de l'inaction de l'ONU ; du sort de milliers de réfugiés.... C'est là une image familière, n'est-ce pas ? Bien que trente ans se soient écoulés, elle n'a rien perdu de sa pertinence. Tout comme les mots mis par l'auteure dans la bouche de Lado Kancheli, un musicien et opposant : « Tu sais, j'ai fait des études en Russie, mais je n'aurais jamais cru que le KGB aurait plus de poids que Tchaïkovski ».

Le roman de Nino Haratischwili aborde de nombreux sujets très complexes, dont la question cruciale en quoi consiste la relation entre enfants et parents, pères et fils (ou filles) – laquelle question n'est pas nouvelle non plus dans la littérature. Les parents ne sont pas choisis, mais la responsabilité des relations avec les enfants leur incombe. Tous leurs mensonges, toutes leurs petites et grandes trahisons, leur incapacité à comprendre et à soutenir leurs enfants, à leur donner le sentiment de sécurité dont ils ont tant besoin… ce tout les traumatise à vie, laissant dans leur âme des blessures non cicatrisées et instillant un sentiment de culpabilité injustifié qui les contraint à grandir prématurément ; à former un complexe de l'enfant abandonné ; à rechercher amour et compréhension auprès d'“étrangers”.

Il reste que ce roman est avant tout un roman d'amour. D’un amour pas seulement idéal ou idéalisé, mais également celui qui « peut mentir et tromper, blesser et flouer ».

Mon doux jumeau fait état d’un enchevêtrement de relations humaines complexes, tissé à partir des fils les plus fins, mais non pas déchirables. Le démêler de page en page a été très intéressant pour moi. J’espére qu'il en sera de même pour vous.

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A PROPOS DE CE BLOG

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou, où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’Ètat de Moscou. Après 13 ans au sein de l’Unesco à Paris puis à Genève, et exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, quotidien russophone en ligne.

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