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Deux étoiles à Genève

Le 4 décembre 2023, deux grands musiciens, Evgeny Kissin et Thomas Hampson, seront présents sur la scène du Conservatoire de musique de Genève en tant qu'acteurs dramatiques. Grâce à l'Association Avetis.
J’aime beaucoup ce que fait l’Association Avetis. Créée par la chanteuse d’opéra Varduhi Khachatryan, membre du chœur du Grand Théâtre de Genève, afin de populariser la culture arménienne, cette association a depuis longtemps dépassé les frontières nationales : les artistes qu’elle invite viennent de tous les horizons : de la pianiste géorgienne Khatia Buniatishvili au Russe Mikhaïl Pletnev et jusqu’à Placido Domingo. Initialement dédiée exclusivement à la musique, art qui n’a pas besoin de traduction, l’Association Avetis a décidé de franchir également cette frontière et de rajouter le théâtre à son « profil » – pour utiliser le jargon des réseaux sociaux. Ce rajout ne signifie nullement un changement d’orientation : comme vous le voyez, le prochain événement aura lieu au Conservatoire de musique, avec deux immenses musiciens tenant la vedette.
Je suis sûre que vous les connaissez : le grand pianiste russe Evgeny Kissin (qu’on a souvent l’occasion d’applaudir en Suisse) et le non moins grand baryton américain Thomas Hampson – vous vous souvenez peut-être de sa sublime interprétation du Lied von der Erde de Mahler présenté en 2012 avec l’OSR. Voir Kissin et Hampson ensemble sur scène est une chance rare, bien que cela ne soit pas la première fois. Le spectacle « Address unknown » a été joué pour la première fois le 18 juillet 2022 au Festival de Verbier puis, une année plus tard, au Schloss Elmau en Allemagne.
Il s’agit de la mise en scène d’un roman écrit en 1938 par l’écrivaine américaine Kathrine Kressmann Taylor (1903-1996). Address Unknown, l’œuvre la plus connue de Taylor, n’arriva en Europe que plusieurs décennies plus tard. Taylor s’était choisi un pseudonyme, car son éditeur estimait qu’un texte politique rédigé par une femme ne serait pas pris au sérieux. Le livre décrit les changements qu’engendra la montée du national-socialisme en Allemagne. Il prend la forme d’une correspondance fictive entre un marchand d’art juif vivant à San Francisco et son ami et partenaire commercial qui est retourné en Allemagne. L’Allemand s’enthousiasme toujours plus pour le national-socialisme – tant et si bien que la relation entre les deux finit par se transformer en hostilité ouverte.
Publié pour la première fois en 1938 dans la revue américaine Story Magazine, Address Unknown (traduit en français sous le titre Inconnu à cette adresse) suscita un large débat public. En 1939, l'histoire fut publiée sous forme de livre, tirée à 50 000 exemplaires aux États-Unis et interdite en Allemagne. En 1995, à l'occasion du 50e anniversaire de la libération des camps d'extermination, le livre fut réédité par Story Press Books et connut un succès international. Il est traduit en quinze langues ; rien qu’en France, 600 000 exemplaires furent vendus. Une version allemande sortit finalement en 2001 et se retrouva également sur la liste des best-sellers. La version russe parut la même année.
Depuis de nombreuses années, des liens d’amitié me lient à Evgeny Kissin. Je connais son amour pour la littérature et son extraordinaire mémoire qui lui permet de « photographier » des pages et des pages de textes en prose. Ses lectures de poèmes en yiddish, lus en français par Gérard Depardieu, restent gravées dans ma mémoire. Mais même à moi, il réserve des surprises. Ayant su qu’il allait prochainement se produire à Genève, j’ai appris entre autres, en parlant avec lui, qu’Evgeny Kissin rêve de jouer le rôle de Léo Rafalesco dans les Étoiles vagabondes de Cholem Aleikhem – bien qu’il ait trente ans de plus que cet attachant personnage – et qu’il cherche un metteur en scène qui voudrait bien lui confier ce rôle.
Evgeny Kissin est une personne aux principes clairs et nobles. Son amour pour l’Arménie et le fait qu’il ait accepté l’invitation de l’Association Avetis ne s’expliquent pas uniquement parce que sa femme Karina (qui joue les rôles féminins dans ce spectacle mis en scène par sa sœur Marianna) est à moitié arménienne. « Je me suis rendu en Arménie pour la première fois à l’âge d’à peine treize ans, et j’ai été très impressionné par la beauté du pays, par son atmosphère toute particulière et par l’hospitalité de ses habitants, m’a-t-il raconté. – Dans les années 1980, quand un malheur après l’autre a frappé l’Arménie, j’ai évidemment éprouvé la plus grande compassion pour ce peuple qui comptait déjà à l’époque beaucoup d’entre mes amis. »
La position d’Evgeny Kissin relative au Haut-Karabakh est tout aussi claire que sur les autres sujets d’actualité. « Si vous êtes contre Staline et pour Sakharov, vous devez reconnaître le Karabakh comme une partie de l’Arménie, sans équivoque. Tertium non datur, » martèle-t-il.
À ma question de savoir si, dans le contexte actuel, des dialogues comme celui entre les deux personnages du spectacle sont possibles, il répond que non seulement ils sont possibles, mais ils ont lieu. Et il me raconte une anecdote à propos d’un homme qui lui paraissait « fréquentable » et à qui il a accepté d’accorder une interview. Or, lors de leurs échanges par e-mail, il s’est rapidement avéré que l’homme en question était un « poutiniste acharné ». La correspondance s’est arrêtée net.
Et la musique dans tout cela ? Ne vous en faites pas, elle sera au rendez-vous.
Le 4 décembre, le spectacle sera joué à 20 h. Dépêchez-vous de réserver vos places !