A la mémoire d’un grand maestro

Le 10 décembre 2023, Yuri Temirkanov (1938 – 2023) aurait fêté ses 85 ans. Il nous a quitté quelques semaines avant.
Les mélomanes parmi mes lecteurs vont tout de suite reconnaitre dans le titre de cette chronique un clin d’œil au Trio pour piano en la mineur dite « À la mémoire d’un grand artiste », composé par Tchaïkovski en 1882 et dédicacé à son grand ami Nikolaï Rubinstein, compositeur, chef d’orchestre et fondateur du Conservatoire de Moscou, décédé depuis peu. Oui, dans le temps, les immenses musiciens ne trouvaient pas humiliant pour leur egos d’exprimer leur admiration à l’endroit de leur confrères – « en présentiel », comme l’on dirait aujourd’hui, ou après leur mort, quand leurs éloges ne leur étaient plus d’aucune utilité. Ce temps est révolu.
Ayant appris la disparition de Youri Temirkanov le 2 novembre, je n’ai pas écrit de nécrologie – ceci pour plusieurs raisons. D’abord, je suis sûre qu’il aurait préféré que je pense à lui le jour de son anniversaire, plutôt que celui de sa mort. Ensuite, il a fallu absorber la nouvelle. Finalement, j’étais curieuse de voir la réaction suisse au décès de cet immense musicien. Je n’en ai lu pratiquement aucune. Ni le Verbier Festival, ni celui de Lucerne où Temirkanov s’était rendu, fidèle, au fil de longues années, ni l’OSR qu’il a dirigé pour la première fois en 2013, n’ont trouvé opportun de lui rendre hommage. Je n’ai pas vu de nécrologies dans les journaux, mais ai par contre été touchée par le très gentil message que Charles Dutoit a publié sur sa page de Facebook. De toute évidence, le maestro suisse se souvient du soutien amical de son collègue russe au moment difficile de sa vie. Merci à celui qui n’a pas une courte mémoire. Quant aux autres…

Comment ne pas donner raison à Temirkanov, lui qui aimait tant citer Alexandre Pouchkine en répétant « Qui vit et pense est incapable / De voir les gens sans mépriser », quand j’apprends qu’un célèbre et très respecté réalisateur de cinéma d’âge mûr, s’étant trouvé au même étage que Youri Temirkanov dans un hôpital à Saint-Pétersbourg, avait pénétré dans sa chambre – à la bonne franquette – et, sachant que maestro ne recevait personne, l’avait photographié sans permission avant de poster des photos sur les réseaux sociaux ? Comment ne pas lui donner raison quand je lis le texte d’un journaliste russe qui, après avoir chanté à son propos maints éloges de son vivant, lui trouve à présent des défauts dans sa manière de diriger ; ironise au sujet de ses foulards en soie ; se plaint du fait que son répertoire était limité (il suffit de voir la liste des œuvres interprétées pas Youri Temirkanov rien qu’à la Philharmonie de Saint-Pétersbourg pour dévoiler pareil mensonge) et fait courir des bruits sur la relation du maestro avec Mariss Jansons, son confrère et ami de longue date – bruits que les deux musiciens ne peuvent plus dénoncer ? Le journaliste du Guardian ne vaut guère mieux quand il met, sans son article post mortem, l’accent sur la proximité de Temirkanov avec le président Poutine.
J’ai eu la chance et le privilège de bien connaître Youri Temirkanov – Youri Khatuyevitch, comme on l’appelle en russe, en utilisant le nom de son père –, aussi aimerai-je parler de lui d’une manière informelle, remplir quelques « espaces » dans sa biographie officielle et répondre à quelques questions qui, de toute évidence, empêchent de dormir certains « experts ». Je le ferai en m’appuyant, outre sur mes propres souvenirs, sur un long et très sincère interview que le maestro Temirkanov m’avait accordé en 2014 (vous pouvez le feuilleter ici, page 64).
« Poème et prose, vague et pierre, / Glace et brasier différaient moins », c’est ainsi que Pouchkine décrivait Lenski et Onéguine (dans la traduction d’André Markowicz). S’il avait connu Temirkanov, il aurait appliqué tous ces épithètes à sa seule personne, tant sa personnalité était contradictoire. Le calme apparent marié au tempérament fou de ce fils du Caucase ; la gentillesse et la douceur manifestes et la dureté à la limite de la cruauté… En rien capricieux dans le quotidien, il était furieusement intransigeant dans son travail ; il aimait la nourriture simple (viande bien cuite, sauces à bruler le palais et glace au caramel et à la fleur de sel – voici le menu imbattable) et les choses élégantes. La capacité de s’enthousiasmer et de s’infatuer coïncidait en lui avec l’indifférence et l’apathie ; l’amour des blagues, souvent salées, et le fin sens de l’humour, ponctués par des périodes de dépression – ce malheur propre à tant de grands créateurs. Youri Temirkanov était un charmeur né, naturel : fort d’un même engagement manifeste, il parlait de solfège et de mathématiques avec mon fils ainé ; de football avec mon cadet. Quand il discutait avec quelqu’un, son interlocuteur était convaincu qu’il était pour lui la personne la plus importante au monde. Il se pouvait que peu de temps après Temirkanov ne le reconnaissait pas, mais celui-ci ne s’en offusquait pas, conquis à jamais par son charisme. Et je ne parle pas même des femmes qui – toutes ! – trouvaient maestro irrésistible.

Personne publique malgré lui, il adorait la solitude : rien ne lui donnait plus de plaisir que de s’asseoir dans un fauteuil confortable avec un bon livre, une tasse de café (avec du lait chaud) et une cigarette. Temirkanov était un lecteur passionné, avec une préférence pour la non-fiction. Je me souviens à quel point il avait été impressionné par mon interview avec Vladimir Dimitrijevic, dont – comme tous les Russes – il n’avait jamais entendu parler et ignorait le fait que c’était grâce à cet éditeur suisse que Vie et destin de Vassili Grossman avait vu le jour, en russe et en français.
Dans chacune des multiples biographies de Youri Temirkanov, vous lirez qu’il est né à Naltchik, en République socialiste soviétique autonome kabardino-balkare, qu’à neuf ans il commençait à apprendre la musique, qu’ensuite il apprit le violon dans une école pour enfants douées de Leningrad et poursuivit sa formation dans les classes d’alto et de direction d’orchestre au Conservatoire de Léningrad. Tout cela est juste, sauf qu’il n’y avait pas d’école de musique à Naltchik après la guerre. Que s’était-il donc passé ? Comme maestro me l’avait raconté, il était devenu musicien… par politesse ! « Un jour que je jouais au football avec mon frère ainé, un voisin, un professeur de violon évacué chez nous pendant la guerre, nous a demandé si nous voulions apprendre à jouer d’un instrument. Au Caucase, il était impensable de dire non à une personne âgée. Donc nous avons dit oui. » Ainsi son destin fut-il décidé. Le nom du vieux professeur était Valeri Dashkov. Des années plus tard, lui et sa femme Béatrice Friedman, l’élève du grand pianiste Konstantine Igoumnov, ont émigrés en Israël. Dès sa première tournée dans ce pays, Temirkanov les a retrouvés.
Toutes les biographies de lui indiquent également qu’au Conservatoire de Leningrad il étudia dans la classe du grand pédagogue Ilya Mousine. Aucune, toutefois, ne mentionne le nom de Nikolaï Rabinovitch, que Temirkanov considérait également comme son maître et à qui il consacra un article instructif et très touchant. Voilà comment il y expliquait sa décision de ne pas s’inscrire dans la classe de Rabinovitch : « Je ne suis pas allé chez Nikolaï Semenovitch car c’était un homme dur – notre ignorance était insultante pour ses connaissances et sa culture encyclopédiques. C’était un homme de Renaissance. Il savait tout – du moins tout ce qui touchait à la musique. Il savait tant de choses que même si aujourd’hui nous, ses élèves, nous réunissions, nous ne pourrions pas arriver à son niveau ».
Les leçons du professeur Rabinovitch n’ont pourtant pas été perdues pour Youri Temirkanov qui, à son tour, trouvait l’ignorance insultante.
Lui qui fut un chef d’orchestre d’opéra mondialement connu – ses productions au théâtre Mariinsky et au Bolchoï, ou encore à Parme, sont toujours considérées comme des étalons – s’était, avec le temps, laissé de l’opéra, dégouté par les mises-en-scène contemporaines. « Je vais rarement à l’opéra. Les productions contemporaines me dégoûtent. Transformer la musique de compositeurs de génie en l’accompagnant de ses propres fantaisies n’ayant rien avoir avec la musique, c’est un autre genre. Dans l’opéra, c’est la musique – et elle seule – qui doit dicter tout ce qui se passe sur scène », me disait-il.

Ceux qui eurent la chance de voir et d’entendre Temirkanov diriger son orchestre qu’il hissa au niveau de la perfection (bien que, disait-il, la perfection n’était qu’un rêve inatteignable), de voir ses musiciens suivre non seulement chacun de ses gestes mais chaque mouvement de sourcils, d’admirer sa précision et son élégance, n’oublieront jamais leurs émotions – qu’il s’agisse de la Septième symphonie de Chostakovitch ou la Deuxième symphonie de Mahler. Mais ceux qui assistèrent aux répétitions comprirent le prix payé pour cette légèreté apparente. Pour une telle perfection. Je me souviens encore de mon étonnement un jour qu’à quatre heures du matin je trouvais le maestro occupé à l’étude d’une partition. Une partition qu’il devait pourtant connaitre par cœur, tant il l’avait jouée de fois. Eh non : la perfection ne tombe pas du ciel.
À différentes reprises, j’ai parlé avec le maestro Temirkanov des relations entre l’intelligentsia et le pouvoir – un sujet russe traditionnel. Convaincu qu’il doit y avoir une frontière entre les deux domaines – frontière accordant de se faire une opinion indépendante –il n’a jamais nié ses relations cordiales avec l’actuel président russe qu’il avait connu à l’époque où celui-ci travaillait encore à la mairie de Saint-Pétersbourg et où Temirkanov était déjà Temirkanov. J’ai assisté au 75ème anniversaire de maestro, puis au 80ème. Poutine était présent à ces deux occasions. Il prononça des toasts, dina avec tout le monde. Temirkanov le traita comme tous les autres invités, et marcha tranquillement devant lui, considérant la chose comme parfaitement normal – après tout, c’était son anniversaire, non ?!
Ainsi m’expliqua-t-il l’essence de ses relations avec le président Poutine : « Peu importe qui se trouve au pouvoir en Russie – monarchistes ou communistes, la coutume veut que ce soit toujours une personne qui décide de tout. Par exemple, le ministre des finances en Russie n’est pas en mesure de prendre la décision d’accorder davantage d’argent à la culture. Alors, que cela soit un bien ou un mal, on se trouve obligé de discuter certaines questions importantes avec celui qui prend les décisions. Et je le fais, car ma position m’y oblige. Par exemple, à ma demande, le président Poutine a augmenté de dix fois les salaires des musiciens des cinq plus importants orchestres russes. Les premiers pour qui j’ai fait cette demande d’augmentation étaient les professeurs des Conservatoires. Il a aussi augmenté de trois fois les salaires dans mon orchestre. Il sait bien que je ne le dérangerai pas pour des choses sans importance et que je ne demanderai jamais rien pour moi-même ». À une autre occasion, en discutant ce même sujet avec mon fils alors âgé de douze ans, il a admis que n’était pas normal le fait que le président du pays décide de l’achat d’un piano pour la Philharmonie de Saint-Pétersbourg. Mais qui pourrait citer Temirkanov glorifant Poutine ou sa politique ? Personne.

Ces derniers temps, le maestro Temirkanov était souffrant. La mort de son frère adoré n’avait pas manqué de l’affaiblir, suivie de celle de son fils unique. Par la suite, l’irruption du Covid l’avait soustrait à son rythme habituel – le privant de concerts. De tournées. J’ose croire qu’il était presque heureux à l’idée ne pas parvenir à son jubilé. Il n’aimait plus les célébrations officielles. Ainsi, le jour de ses quatre-vingt ans qui coïncidait avec les dix-huit ans de mon fils ainé, il lui envoyait un message disant : « Quand tu auras quatre-vingt ans et seras célèbre, et que tout le monde te félicitera, tu verras comme c’est ennuyeux ! » Dans le contexte russe actuel, toute célébration lui aurait été d’autant plus pénible, j’en suis certaine.
… Chaque fois qu’il venait passer quelques jours dans mon ancienne maison genevoise, Youri Temirkanov marchait tout droit sur la bibliothèque en quête du volume X des Œuvres de Lev Tolstoï, en sorte de relire une fois de plus La Mort d’Ivan Ilich – sa nouvelle préférée. J’imagine qu’il pensait à ce texte durant ses derniers jours, s’identifiant peut-être davantage encore avec le personnage principal, qui, au terme d’une vie simple, agréable et décente, se trouvait infligé d’une maladie incurable. Et voilà que tout lui devenait égal sauf « le sentiment de la vie qui s’en va, qui s’en va inexorablement mais qui n’est pas encore partie ; l’imminence de plus en plus proche de cette mort terrifiante et odieuse qui est la seule réalité ». Je doute que Youri Khatuyevich aurait pleuré, à l’instar d’Ivan Ilitch, « sur son impuissance, sur son effroyable solitude, sur la cruauté des hommes, sur la cruauté de Dieu, sur l’absence de Dieu » ; mais je l’imagine fort bien occupé à débattre de sujets éternels avec Tolstoï lui-même et d’autres convives dignes de lui. Et, oh ! quel orchestre formidable pourrait-il-composer là-bas..
… Les génies ne sont – par définition – pas des gens comme les autres. Il est inutile d’essayer de les mesurer à l’échelle ordinaire, comme il est déconseillé de les approcher de trop près – histoire de ne pas se brûler des ailes et d’éviter de perdre ses illusions. Mieux vaut ne pas hanter les coulisses, ni les guetter par le trou de la serrure. Admirez-les plutôt sur scène ou à l’écran, c’est beaucoup mieux ainsi. Heureusement, il nous reste de maestro Temirkanov beaucoup d’enregistrements – audio et vidéo. Ils sont à nous.
Un grand merci au maestro pour sa musique à qui – à elle seule – il fut fidèle toute sa vie.
Et à présent, faites-vous plaisir pendant quatre minutes à peine ; écoutez le Salut d’amour d’Edward Elgar interprété par l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg que dirige Youri Temirkanov. Amen.