воскресенье, 29 марта 2020 года   

La poésie justicière

Sur la parution des Entretiens avec Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa. Traduction par Lucile Nivat et Geneviève Leibrich, revue et complétée par Sophie Benech. Les Entretiens de 1963 à 1966, et les Cahiers de Tachkent ont été rajoutés et traduits par Sophie Benech ainsi que la présentation. Le Bruit du temps, Paris, 2019, 39 euros.

De quel genre relève cet immense texte des Entretiens avec Anna Akhmatova ? Sûrement pas du genre des véritables entretiens, puisqu’il s'agit des notes prises par Lydia Tchoukovskaïa, le plus vite possible après ses rencontres avec la poétesse, sur un banc, dans le métro ou dans un couloir d'hôpital. Lydia Tchoukovskaïa avait une mémoire phénoménale. Plus encore qu'Anna Andréïevna. Et c'est cette mémoire qui les a unies plus que tout le reste. Mais le reste était aussi capital : la première pleurait son mari, le physicien Mikhaïl Bronstein, arrêté, fusillé, mais dont la mort ne lui sera signifiée qu'après le Dégel, la seconde cherchait désespérément à faire libérer Liova, son fils, qu'elle a eu avec le poète Nikolaï Goumiliov. Les queues devant la prison principale de Leningrad, les attentes angoissées après les demandes d'intercessions, le jeu du chat et de la souris auquel Staline se livrait avec elle comme avec toute la gent littéraire, et puis la peur, une peur soudée au sentiment fort de sa gloire : tout cela est extraordinaire, et les scènes où les deux femmes tentent de se remémorer les poèmes de l'une par la mémoire de l'autre sont un théâtre des muses au fond d'une caveau.

D'une part, c'est toute l'histoire de la Russie prisonnière d'un dragon, conduite par un Héliogabale géorgien qui sait comment tétaniser de peur "ses" écrivains. D'autre part, c'est toute la vie littéraire, devenue une sorte de dortoir commun, où chacun lutte pour sa place, comme dans le roman de Gorenstein, La Place.

Le jeu avec Akhmatova fut tragique : hauts et bas, longues plages d'ostracisme, soudains retours en faveur, comme en 1939, où par ordre suprême on la réédite et les laquais littéraires font son siège. Ou encore en 1945, quand elle bénéficie d'une standing ovation à Moscou –  mais les ovations ne doivent aller qu'au Père de tous. Et peu après vient la dénonciation par Jdanov d'Akhmatova et de Zochtchenko (un humoriste qui n'a rien de commun avec elle) - à nouveau les regards qui fuient, les invectives publiques, le précipice longé de tous les côtés. Elle crut que la visite du diplomate anglais d'origine juive russe, Isaiah Berlin, en était la cause – probablement pas. Quelques années plus tard, elle refusa de le revoir, et cette "Non-Rencontre" devint un cycle de très beaux poèmes.


Anna Gorenko avait pris le nom d’un ancêtre tatar par sa mère, Akhmat. La cruauté tatare quand il faut se venger mit du temps à s'éveiller en elle.  A ses débuts, en 1911, elle fut jugée « poète de chambre », comme on dit musique de chambre. Le critique Jirmounski l'avait ainsi dénommée. La définition lui colla longtemps, y compris dans l'acte d'accusation de Jdanov. Mais dès les années 1930 et la Terreur déclenchée par Staline après le meurtre de Kirov (ordonné par lui-même), il apparut clairement que cet intimisme recélait les affres de la terreur et les fureurs de la vengeance. Un autre critique avait osé écrire d'elle : "une femme qui n'a pas su mourir à temps".   Comprenez : dans l'époque monumentale soviétique une survivante de la bohême élitiste d'autrefois. Elle écoutait à présent les chuchotements de la peur, elle faisait l'immense queue nocturne devant le guichet de la prison pour tenter de remettre un colis pour son fils. Le poème Requiem germait en elle. Le poète, disait-elle à Lydia, travaille "avec les mêmes mots que ceux qu'on emploie pour servir le thé", l'ennemi de la poésie était le rossignol. Mais les mots courants, dans la fusion poétique devenaient le fatum de l''époque. La "pestiférée" se vengeait avec les mots de la rue.


Le Poème sans héros fut composé par à-coups et retouches innombrables, véritable stratigraphie poétique révélant les secousses géologiques de la nuit stalinienne. C'était un poème "composé en chœur", auquel collaboraient les dizaines d'initiés qui l'entendaient dire par elle, par les ajouts et rocades qu'ils suggéraient. Ainsi, dans les Entretiens, le poème se modifie sous nos yeux, ciselé par une brigade de "mémoires poétiques". Sans doute jamais depuis Homère on n'avait connu un tel objet mental : une constellation poétique, le passage de vers-météores, la Violence s'engouffrant dans ce qui était initialement une saynète de l'Age d'Argent, cette Renaissance tardive en Russie, où tout s'était mis à "printaner", pour parler comme Ronsard.


Lydia Tchoukovskaïa était la fille d'un angliciste, devenu auteur de contes en vers pour enfants que toute la Russie enfantine connaissait par cœur et, grandie, gardait (et garde) en son cœur. Lydia aussi était angliciste, également spécialiste de Herzen, dont les Mémoires, chronique de sa lutte contre le despotisme et de terribles drames familiaux, lui étaient très proches.  A Tachkent elle recueille pendant des mois les propos d'orphelins de la guerre, bébés ignorant même leur propre prénom, enfants qui ont vu l'horreur brute - petits frères jetés dans le puits de la ferme, parents égorgés devant eux. Lydia a une âme de justicier, et il en sortira son livre La parole est aux enfants.


Lydia Tchoukovskaïa incarne une sorte d'Erynnie issue de l'intelligentsia russe du XIXème siècle, et prophétisant en plein déchaînement de terreur. Ce qui comporte aussi un revers redoutable pour ceux qu'elle convoque par devant son tribunal intime : elle tranche, condamne, autant qu'elle porte aux nues, ses compagnons de galère. Avec Anna Akhmatova, leur tribunal commun siège presque quotidiennement - de 1938 à la mort d'Anna en 1962, mais avec dix ans, 1942 à 1952, d'une brutale rupture, inexplicable pour Lydia. Dix ans où le tribunal s'est auto condamné. 


Puis tout reprend un jour à partir de la remémoration du poème "Le Caveau de la mémoire". Lydia relit alors son Cahier de Tachkent, les jugements d'Akhmatova lui semblent parfois si "infâmes" qu'elle prend les ciseaux et y découpe des languettes. Sa fille, Elena, qui a publié l'immense héritage manuscrit de sa mère avec une abnégation impressionnante, ne cache rien de cette étonnante censure. Anna Andréïevna prononce des exclusives sans nul recours possible.  Par exemple, la célèbre actrice Ranievskaïa, adulée pendant deux ans, passe de la faveur à la proscription. Ou encore les deux femmes ne supportent pas que Boris Pasternak ait voué ses années d'après-guerre à Olga Ivinskaïa, deux fois envoyée au bagne à cause de lui ; elles colportent des calomnies, et vont jusqu'à imaginer que les "mauvais" chapitres du Docteur Jivago ont été écrits par Olga...


La littérature russe, elle aussi, passe devant ce tribunal, Tolstoï est un "demi-dieu", mais qui ne voit que lui, et les autres à travers lui ; Tchekhov est triste à mourir, et au fond, il écrit "pour les infirmiers et boutiquiers". Byron "n'est pas trop intelligent". Hemingway se répète. Mauriac est "très faux".  


Ce pain quotidien de la littérature dans la pauvreté et l'anxiété quotidiennes, est leur "planche de vivre", comme aurait dit René Char. Et dans ce pain quotidien, l'essentiel est la poésie russe, dont les deux femmes connaissent toutes les partitions, toutes les sonorités. En lisant les traductions de Keats par Pasternak, Akhmatova, qui n'aime qu'à moitié sa poésie, déclare : "Cette sonorité-là, c'est la première fois qu'elle sonne en russe." 


Une musique qui donc est juge en dernier appel de l'histoire, du Temps. La Septième de Chostakovitch les enthousiasme. Lui aussi, comme le poète, est juge suprême (mais il porte sa gloire "comme une bosse"). Juge du temps, matière première de la vie de l'homme. La terreur s'adoucit, le lion ne rugit plus, mais les rats sortis des égouts pourchassent l'homme au ras de terre. Les vers justiciers, après leur interminable remémoration clandestine, sont enfin publiés, mais chaque fois qu'ils sont lus, le temps se retire, et la poésie juge, comprend le lien secret de toutes choses, et juge.

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