пятница, 20 сентября 2019 года   

Yourski l’exorciseur


De Sergueï  Yourski il reste une vingtaine de rôles dans les registres des théâtres et les mémoires des survivants, une cinquantaine d’autres dans les films ou productions pour la télévision,  une bonne quinzaine de mises en scène, une demi-douzaine d’ouvrage en prose, et quelques centaines de concerts en solo, avec sa voix pour instrument. S’il est un maître du visuel, cette seconde réalité, éphémère par définition, il est encore plus un maître de la voix humaine.
De lui il reste cette voix chaude, assez haut perchée, mais capable de devenir tour à tour tous les instruments d’un immense orchestre, jointe à un sourire toujours prêt à faire de son visage un bienveillant masque de carnaval, une sorte d’émoticône bienveillante. Et cette voix était capable de métamorphoser l’espace autour de lui en un amphithéâtre, comme si sa voix faisait de notre espace un théâtre antique dont il était le centre, et où la langue était le russe, pas le grec...
Avec cette voix le monde acquérait une acoustique précise, devenait dentelle sonore, fresque d’acropole. Ce n’est pas pour rien qu’une forte amitié liait Yourski au poète « antiquisant » Iosif Brodsky.  Brodksy a dédié à Yourski un de ses plus beaux poèmes : « Teatralnoïe » ("C'est du théâtre"). Plusieurs fois j’ai regardé et écouté avec enchantement ce monologue de Yourski qui se déroule devant une cité grecque qui peut être Corinthe ou Sparte.
Yourski se dédoublait avec une aisance stupéfiante, il était à la fois l'hôte anonyme qui cogne de nuit à la porte de la Cité, et le chœur méfiant des citoyens sur la muraille. La métamorphose se faisait devant nous par minuscules gestes et minuscules changements de tonalité vocale. Il pratiquait cette métamorphose dans la vie comme au théâtre, car il aimait inclure du théâtre dans le quotidien, et il fallait être sur ses gardes: un rien avait changé dans son attitude à la terrasse du café où nous étions assis et ce n’était plus lui, c’était un personnage de Zochtchenko, ou c’était Doubrovski de Pouchkine, ou Tchatski de Griboïedov qui venait de glisser une réflexion parfaitement pertinente. Yourski avait une immense générosité envers son immense public. Un autre très grand acteur auquel il m’a toujours fait penser, Jean-Louis Barrault, avait la même générosité envers le public, qu’il considérait et aimait comme un coauteur de ce miracle qu’est tout grand spectacle. Le génie particulier de Barrault venait du mime. Yourski était clown, - fils du directeur du Cirque de Leningrad, tombé en disgrâce et envoyé à Saratov quand le petit Sérioja avait un an. Clown donc, et danseur  virtuose, mais avec l’âge il devint avant tout un diseur, saltimbanque de la parole.
Et sa voix merveilleuse avait un don unique pour égrener, détricoter et retricoter les vers et la prose. Les vers d’abord. Sa performance d’Eugène Onéguine était et reste, grâce aux enregistrements, une sorte de chef d’œuvre à part. Rien de naturel, et rien non plus d’artificiel, simplement la strophe onéguinienne passant par le moulin respiratoire de Yourski et les dessins aériens de ses mains en sortait inimitable. Entièrement recréée.
« L’homme venu de nulle part », ce « toqué » qui dansait devant les académiciens du musée d’Ethnologie comme un Marx brother, ou encore l’Ostap Bender qu’il avait été, et que toute l’Union soviétique avait idolâtré, et qui est fondu dans le bronze à l’entrée du « Chien errant » à Saint-Pétersbourg, bref tous ses premiers grands rôles clownesques l’avait fait entrer dans une  sorte de nuage édénique qu’autorisait et même impliquait le communisme soviétique pour camoufler son envers tragique, un nuage de jeunesse, de débrouillardise dont il lui fallut s’affranchir plus tard. Entre le BDT (Grand Théâtre dramatique) de Leningrad où il fut une des jeunes acteurs préférés de Guéorgui Tovstonogov, et les théâtres de Moscou après sa « traversée » de la Russie théâtrale de Leningrad à Moscou -  il avait tout joué, de Griboïedov à Gogol et Gorki. Le Malheur d’avoir trop d’esprit, qu’il joua chez Tovstonogov resta mémorable aussi pour ceux qui le virent, par la part de tragique infiltrée.  Interrogé sur les mues de sa carrière, il répondait en riant  - mais en mentionnant toujours la peur. Il faut dire qu’une rencontre avec Soljénitsyne tombé en disgrâce lui avait à Leningrad brusquement fermé les portes des studios de Lenfilm, et du BDT, le théâtre de Tovstonogov. La peur qui accompagna tous les grands interprètes de l’immense univers du théâtre, du ballet, de la musique en Union soviétique n’avait rien d’abstrait. Le rôle du clown dans l’univers stalinien toujours était périlleux, comme celui du bouffon auprès des rois…
Son « déplacement » d’une capitale à l’autre fut lié à son second mariage avec l’actrice Natalia Teniakova, actrice elle aussi d’un immense talent, excellant dans les rôles comiques, mais pas seulement. Tous deux ils jouèrent les parents de Bazarov dans le film d’Avdotia Smirnova Pères et fils : ils y sont inoubliables, plus vrais que nature... Avec leur fille Daria, ils jouèrent souvent à trois, lorsque, dans le grand chaos des années 1990, Yourski tenta sa chance comme metteur en scène et comme directeur de théâtre. Les chaises de Ionesco, à l’École du répertoire contemporain, furent peut-être  le meilleur moment de cette nouvelle carrière. Mais il y eut aussi Les Joueurs XXI, une assez délirante interprétation gogolienne du chaos et du gangstérisme de ces années. Et surtout Staline, où Yourski incarne le dictateur dans une pièce de son invention, faisant venir une cantatrice qui devrait normalement finir dans le hachoir stalinien, mais qui retarde sans fin le courroux su sultan comme fait Shéhérazade dans les Mille et une nuits. A Genève, au Cercle d’Études russes de l’Université, il vint très souvent donner des concerts, vers, prose, et toujours Zochtchenko, qu’il affectionnait pour son génie satirique apaisant et l’extrême subtilité de son langage.
Yourski n’était pas un protestataire politique professionnel, loin de là, mais, ayant connu la peur, il savait intrépidement prendre la parole très haut quand il estimait devoir le faire, pour défendre le prisonnier Khodorkovski ou le metteur en scène assigné à domicile Serebrennikov ou le réalisateur ukrainien Oleg Sentsov.

En son temps il avait pris la parole pour faire libérer les Pussy Riot qui avaient un instant profané le Temple du Christ Sauveur. Ce n’est pas qu’il était incroyant, au contraire, il s’était converti, fait baptiser, fréquentait l’église de Saint Blaise en face de chez lui, et également la confrérie du père Ioann Privalov à Arkhangelsk ou encore l'Institut Saint Philarète et sa filiale proche de la Nouvelle Jérusalem. Mais il était hostile à une église qui interdisait ou réprimait. Dans la cité de Yourski on ouvrait toujours les portes de la ville à l’Inconnu. 
Il écrivait partout : sa loge, ses longs et pénibles déplacements d’un bout à l’autre du pays étaient le lieu de l’écriture. Car l’écriture peu à peu l’emportait sur le spectacle – nécessité faisait loi.  Et il en reste une œuvre publiée importante, éclairante sur l’homme, l’artiste, l’acteur, le jongleur verbal. Dans le village d’Esery (Haute Savoie), il écrivit en partie un long récit Tchernov. Comme tout son art, ce texte prenant est dérangeant, ciselé, provocant parce qu’il évacue toute psychologie facile (il aimait pour cela Choukchine). Il alterne deux lignes, comme deux voies de chemin de fer qui se croisent, passent l’une sous l’autre,  sans que jamais l’aiguilleur les aligne…
 Génial, mais réduit à un rôle secondaire dans son Institut parce qu’il récuse l’idée d’une « architecture russe » en lutte avec une architecture importée de l’étranger, séparé de sa femme, inquiet pour son fils épileptique, Tchernov a « tué » huit ans de sa vie  à construire un train miniature sous la grande table de salle à manger qui envahit son unique pièce. La vie humaine est comme ce double petit train qui démarre et stoppe sur commande, grimpe et dévale des montagnes minuscules. L’Institut de Tchernov connaît ses luttes de rapaces, ses limogeages de collaborateurs juifs sous couvert de défense de l'architecture nationale russe. Tchernov n’est pas juif, mais il ne dénonce pas, et, restant à l’écart, se croit à l’abri. Envoyé à Barcelone pour un congrès d’architecture où il doit dénoncer un collègue juif, déjà émigré (il ne mettra en péril que soi, son estime de soi), il y arrive en même temps qu’un orchestre soviétique qui vient participer à un concours.
C’est la deuxième ligne du petit train miniature:  leur wagon spécial s’est fait prendre en otage par un terroriste islamiste, en mission en Espagne. Du train de l’orchestre, de son chef Arnoldo, il ne restera qu’un tas de débris, en gare de Barcelone. Et l’entrepreneur du concert raté, Pierre Tch., qui a échappé au massacre, contemple, médusé, de sa chambre d’hôtel la gare immobilisée, les policiers qui mesurent encore les indices. Puis,  brusquement, il voit un homme se jeter du haut d’un immeuble voisin. C’est Tchernov, qui n’a pas réussi à écrire l’article dénonciateur, ni à étouffer en soi la voix de l’honneur. Les deux petits trains sont enfin réunis, c’est le désastre, mais vu d’en haut, réduit en miniature…   Si bien que la vue aérienne de la gare de Barcelone, vide, morte, avec le corps de Tchernov tout en bas, donne raison au petit train : tout est un jeu.  Yourski fit un film de Tchernov; la gare où séjourne le train fantôme pris en otage porte en tout petit nom d’Esery…. Yourski y joue le chef de l’orchestre Arnoldo, pris en otage et déchiqueté par la bombe…

A quoi jouait ainsi le grand Yourski ? Il vivait l’étape difficile du vieillissement de l’acteur, les opérations s’enchaînaient, il les supportait avec un grand et silencieux courage. Il jouait à comprendre la vie, à la réduire en dentelle, tragi-comique, comme il faisait dans ses inoubliables concerts de poésie et de prose. Comme un vrai grand acteur, il pouvait seul jouer devant cinq mille spectateurs, ou seul devant cinq spectateurs, ce qui lui arrivait dans des tournées dans la région de la Kolyma.
Il jouait en fait devant le peuple de la Cité. Je me rappelle son soixantième anniversaire, au théâtre de Bobigny, avenue Lénine. Il y jouait, en français, le Dibbouk, la pièce de l’écrivain juif Shalom Anski, écrite en russe mais jouée pour la première fois en 1917 à Wilno, en traduction yiddish. Le dibbouk est un démon qui s’empare d’une personne contre son gré pour la perdre ou la sauver. La pièce d’Anski était dramatique au possible, une sorte de Roméo et Juliette dans le milieu juif, avec la jeune vierge qui va être livrée à un époux riche qu’elle ne veut pas. Le Dibbouk du fiancé mort entre en elle, et les scènes d’exorcismes se succèdent. Sergueï Yourski, jouant en français, avec son accent fort, et qu’il mettait même en relief, le rôle du rabbin exorciseur avait une majesté et une puissance extraordinaire. Après quoi nous festoyâmes encore toute la nuit pour marquer son anniversaire, on était le 16 mars 2005; il fallut rentrer dans Paris à pied dans le petit matin glacial. Le boulevard Lénine était interminable. Yourski n’en était que plus joyeux. Il avait exorcisé quelque chose de plus en lui, en nous.
Georges Nivat

Sergueï Yourski
16 mars 1935 – 8 février 2019

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