Tatiana Deriouguina-Varchavsky, un coquelicot dans la prairie

Avant tout il reste de Tatiana Deriouguina-Varchavsky une aura de joie, d’immense gaîté, un peu fofolle - on se disait en écoutant les histoires de cette vieille dame de 96 ans qu’elle avait dû faire tourner les cœurs de douzaines de soupirants. Et il en était bien ainsi lorsqu’en 1941, à Berlin, elle achevait ses études à une des trois écoles russes de la ville. Sa famille, très aristocratique, un père qui connaissait bien le tsar Nicolas II, une mère de vieille noblesse avec le plus long nom à rallonge du cimetière de Berlin, disait Tatiana Guéorguievna.

C’était une typique famille de l’émigration russe : tirant le diable par la queue, jamais un mot de plainte, parlant à merveille l’allemand comme le russe. L’école russe où étudiait Tatiana avait la moitié de ses élèves juives, et l’époque s’assombrissait de jour en jour. Le directeur recevait des envoyés de la Gestapo réclamant le renvoi de jeunes Juives. Il fallut bien s’y résoudre, mais Tatiana invitait des amies juives pour manger la paskha et le koulitch préparés par sa mère pour Pâques. Tatiana était la dernière d’une famille de quatre enfants, les trois frères étaient nés en Russie, avaient connu le nid familial dans la province de Pskov ; elle n’en connaissait que l’aura dans la mémoire des aînés - "Speak, Memory" disait Nabokov en convoquant Mnémosyne. Tatiana Guéorguievna aurait pu écrire des mémoires magnifiques, mais n’en avait cure.

Elle connut la guerre, Berlin en ruine, attendant les Soviétiques, elle échappa par la Suisse ; se retrouva à Paris, puis à New-York, reçue par les Tsetlin, une famille qui avait aimé son père, décédé en 1924. Là, elle anime, enchante le petit New York littéraire et politique, dans le salon des Tsetlin ; elle y fait la connaissance d'un jeune écrivain, qui a fui l’Europe, comme elle, qui vit misérablement d’émissions pour Radio liberty dont ses archives conservent d’innombrables scripts. Chacun est payé une centaine de dollars… C’est l’auteur de Génération inaperçue, le vivant tableau de la génération des jeunes écrivains du Montparnasse russe des années 1930, avec la revue Nombres, avec le poète et prosateur Boris Poplavski, qui se suicide par une overdose. Vladimir Serguéiévitch Varchavsky est timide, lent, peu audacieux avec les femmes. Leur roman s’éternise, mais brusquement il se décide, et l’emporte sur tous les dons juan qui faisaient la cour à la pétillante, saugrenue, toujours bondissante d’énergie Tatiana Deriouguina.

Après leur mariage ils vont en Californie où vit un des frères de Tatiana, puis elle devient l’assistante d’Alexandre Soljénitsyne à Cavendish, dans le Vermont.
Enfin ils parviennent à revenir en Europe ; ce sera d’abord Munich, à cause de Radio Liberty, puis Genève à cause des Nations Unies, où Tatiana devient une interprète très demandée.

C’est alors que je rencontre le couple, l’écrivain timide, sportif, historien de la folie bolchevique qui s’est emparée de la Russie : il écrit alors Généalogie du bolchevisme, et nous parlons souvent de son livre. Mais une attaque cardiaque, une opération risquée l’emportent en 1978. Tatiana Guéorguievna reste seule dans leur petit appartement de Ferney-Voltaire, entourée d’amis, assidue aux offices orthodoxes en français de Chambésy, fêtant tous les ans la sainte-Tatiana avec une tablée imposante d’amis. Certains viennent d’Allemagne, d'autres de Florence ou de Rome.

Une de ses dernières joies fut d’aller à Saint-Pétersbourg, où elle a séjourné l’été dernier chez une amie bien plus jeune, collaboratrice de l’Ermitage ; elle reçut de nombreux jeunes étudiants venus enregistrer ses mémoires pour les archives de l’Université européenne et d’autres sites de la mémoire russe.
Tatiana Guéorguievna a donné les archives de son mari à la Maison Soljénitsyne de Moscou, et la correspondance de Varchavsky avec de nombreux amis écrivains, peu à peu publiée par la Maison de la Russie à l’Etranger (du nom de Soljenitsyne), nous confirme à chaque parution que l'écrivain Varchavsky était au centre des  guerres littéraires de la Russie inaperçue, jeunes loups contre mastodontes nobélisés, Européens contre Américains, étonnante mosaïque de toutes l’émigration russe des années 1930 à 1970. Varchavsky avait combattu dans l’armée française, où il s’était engagé malgré sa très mauvaise vue. Mais il aimait aussi la guerre littéraire, et l’émigration russe d’après 1945 pratiquait avec vaillance ce genre inoffensif et fertile de guerre.

En tant que phénomène refermé sur elle-même, elle s’achevait. Soljénitsyne, que Varchavsky admirait, symbolisait une autre Russie, venue de là-bas (contre son gré), et qui renouvelait la compréhension du monde. « Vous êtes à présent le senior citizen de l’émigration », lui écrivait le père Schmemann, en le priant de jouer ce rôle de tamada de l’émigration, à la dernière table du banquet (purement spirituel) de l’émigration. A côté de ce tamada aux allures de héros timide, se tenait Tatiana Guéorguievna, toujours admirative de son Vladimir et toujours éblouissante de gaité. Elle lui a survécu plus de quarante ans, fidèle à son choix dans le New York des années 1950. La génération inaperçue est aujourd’hui étudiée, disséquée sur les tables de dissertations, exposée dans la Maison de la Russie à l’Etranger. Elle n’a plus rien d’inaperçu. Tatiana en fait partie, comme un coquelicot dans la prairie.


Tatiana Guéorguievna Deriouguina Varchavsky, née le 25 août 1923, décédée le 9 janvier 2019, est enterrée au cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois, près de Paris.

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