Un mot sur Svetlana Alexiévitch

Svetlana Alexiévitch, le nouveau prix Nobel de littérature est la voix de tous ceux qui souffrent emmurés dans le silence, l'oubli, le mensonge d'Etat ou l'absurde de l'Accident.

Pas le porte-parole, car elle n'est pas une combattante politique. Opposante, oui, face au régime autoritaire de son pays, le Belarus, né de la chute de l'Union soviétique. Qui, comme tant d’autres, a toujours voulu minimiser l’étendue de la plaie, mais jamais ralliée non plus. Jamais elle n’a coupé les ponts avec son pays, contrairement à d'autres, elle y séjourne à nouveau depuis deux ans, après des années d’errance en Europe au gré des bourses d'écriture qu'elle recevait.

Ce petit bout de femme frêle, au regard limpide et interrogateur a su faire parler à travers elle, son magnétophone, sa mise en forme de «récits documentaires» son genre par excellence, une foule de muets de souffrances, elle a su prendre sur elle sans aucun pathos le poids de leurs douleurs. Elle une porteuse de souffrances. Une colporteuse de souffrances, comme on voit à la fin des Démons la colporteuse d’évangiles.

Sa Supplication de Tchernobyl a fait le tour de la planète, a été mise en scène dans des douzaines de variantes, un peu comme la lettre de la mère de Strum a fait connaître au grand public Vie et destin de Vassili Grossman. Le chœur des humbles suppliciés de Tchernobyl avait trouvé en elle son chef, chef d'orchestre, chef d'accusation, chef tout court, sa tête et son cœur…

De son carnet, de son petit magnétophone Svetlana a fait une arme redoutable, et un remarquable instrument de l'art, l'art du contrepoint de l’écoute de l’homme, et de l'humain en souffrance. Et ne disons pas que cela est de l'art secondaire. Tolstoï aussi a pris son carnet et noté les dires des paysannes de Yasnaïa Poliana, en donnant la parole à la paysanne de Destin de femme, pris comme sous la dictée. Ceux qu'elle fait parler, et qui n'auraient jamais parlé de leur initiative, ce sont ceux que Andreï Platonov appelait les « hommes déchets », déchets des grands projets prométhéens, déchets des utopies, des folies racistes ou de fureurs des guerres ouvertes ou clandestines. Ces hommes-déchets dont l'existence est si ténue qu'un courant d'air les emporte. Mais elle les recoud aussi, cette petite Parque obstinée. Avec sa grosse aiguille, comme la couturière de Sokourov dans Une humble existence, elle coud ces destins, ces quarts d'heure de confidence glacée ou de sourde plainte. Elle les coud sans jamais généraliser, faire la leçon, morale ou géopolitique, aux grands ou aux indifférents de ce monde. Pour ce faire les autres sont légions.  Elle n’uniformise pas, puisque toutes ces « paroles suffoquées » sont uniques. Et le patchwork qu'elle coud ainsi patiemment devient une tunique de souffrances qui parle, qui implore, qui défie, comme chez les grands tragiques grecs. Car il y a chez elle la grandeur des Suppliants d'Eschyle.

La confiance qu'elle inspire à ces suppliants est le ciment de ses textes. Sans la confiance, qui répare, qui recoud, qui redonne espoir et souffle humain, aucun des cinq textes de Svetlana n'aurait pu voir le jour. Et ce que nous, ses lecteurs, nous recevons, c'est un texte qui tisse le sens de notre époque, de notre destinée, même et surtout quand il n'a pas ou plus de sens, en apparence. Non qu'elle ait cet œil tout-voyant du romancier omniscient qui remplace Dieu le père, ainsi que fait Tolstoï par exemple, lorsqu’il cherche, lui aussi à déchiffrer les destinées, mais également à manier la vengeance de Dieu. Svetlana n’est pas romancière, elle est une humble enquêteuse qui va de porte en porte humaine, cueilleuse de destins, confidente de douleurs, mais pas collectionneuse, non ! Compatissante sans infliger cette supériorité que peut avoir la charité mal placée, plutôt une « adoucisseuse » des souffrances. Un ange gardienne, en un mot.

Née en Ukraine, citoyenne du Belarus, de mère ukrainienne et de père biélorusse, née soviétique, et écrivaine de langue russe, Svetlana apporte à son pays martyr un premier prix Nobel, Réjouissons-nous en elle pour ce pays. Notons qu’elle n'est pas de ces indépendantistes biélorusses qui prônent l'emploi unique de la langue biélorusse (langue de haute ancienneté), ni de ceux qui s'autoproduisent, comme faisait le grand écrivain Vassyl Bykov. La Biélorussie, est une de ces « terres de sang » dont l'historien américain Timothy Snyder fait l'histoire, ou plutôt recompose l'histoire. C'est un pays supplicié, le plus martyrisé par Hitler, le plus soviétisé par l'URSS, le plus frappé par la Catastrophe, celle de Tchernobyl, qui reste depuis Hiroshima, et devant Fukushima qui l'a suivie, la Catastrophe la plus insensée causée par l’homme : pas le séisme de Lisbonne, où Voltaire pouvait mettre en accusation Dieu l'Architecte, mais l'œuvre de nos mains et esprits d'homme. La Biélorussie a souffert des partages d'empire, des ententes cyniques entre totalitarismes, de ses propres folies aussi. Elle n'avait pas d'usine atomique sur son sol, les vents de Tchernobyl ont fait d'une partie de son territoire une terre interdite. C’est elle que l'accident du 26 avril 1986 a ravagée avant tout ; d'immenses zones sont devenues inhabitables. Dans un chapitre de la Supplication Svetlana mène une interview «de l'auteur avec soi-même» au sujet d'une histoire oubliée : pourquoi cette enquête ? Pourquoi cette prière, pourquoi ce livre, qui n'est pas sur Tchernobyl, mais sur la blessure de Tchernobyl dans les chairs, les âmes, les imaginaires, eux aussi livrés aux dérèglements monstrueux ? «Plus d'une fois, il me semblait que je prenais des notes sur le futur». C'est là la phrase la plus inquiétante du livre.

Ces voix rassemblées sont des voix monologiques : la douleur se vit seul, pour la partager il faut l'ange gardien. Car l'impossibilité de communiquer, souvent relevée pour les survivants des camps de la mort, étudiée par le psychanalyste Bruno Bettelheim, vécue par Primo Lévi et tant d’autres, est au cœur de son œuvre. Ce sont les femmes qui ont combattu dans l’Armée rouge pendant le deuxième guerre mondiale, les enfants qui l'ont vécue, les parents des gosses tués et renvoyés en cercueils de zinc pendant la guerre soviéto-afghane, les veuves des liquidateurs de la première heure à Tchernobyl, partis au front « nucléaire » presque sans protection, à peine mis en garde, ou encore les « désespérées » des massacres d'ailleurs qui vont chercher « refuge » dans les zones inhabitées de l'est biélorusse frappées de contamination et interdites à tous les humains.

En 2002 j'accompagnais Svetlana à la Fondation Cartier, à l'exposition de Paul Virilio sur « l'Accident ». On nous offrait des petits fours sous l'aile massacrée d'un Boeing qui s'était abîmé dans la mer. Svetlana parlait de cette réfugiée demi-folle qui vivait en robinsonne dans les fougères monstrueuses de la zone interdite, un lieu pire encore que le Stalker des frères Strougatski. Un petit film « souterrain » la montrait dialoguant sur «la Catastrophe» avec Virilio: on les voyait devisant au fond d'un puits, sous nos pieds, à travers un plancher de verre… On avait l'impression d'être quelque part dans le labyrinthe où nous attendait Minotaure. La mort a son relent qui traîne partout dans cette œuvre, car les rescapés de Svetlana l'ont tous connue. Mais Il serait faux d'en conclure qu'elle ne nous donne pas de lumière. Le fait même d'aller dans le labyrinthe à la recherche des survivants est un acte de compassion insigne, et d'espoir. Il filtre malgré tout, et malgré elle peut-être…

Un des petits hommes à la Gogol qui peuplent ces galeries du malheur chantonne :

Sous le mont laboure un tracteur
Sur la mont trône un réacteur
Sans le Suédois bavard
Personne n'aurait pu savoir…

Rappelons que ce sont les sismographes suédois qui ont déclenché l'alarme en avril 1986. La dernière interview faite par Svetlana Aléxiévitch est celle d’un collectif bien plus grand : l’ancienne Union soviétique. Tous les survivants ou les rescapés de l’Utopie. Communistes ; cette « fin de l’homme rouge » c’est celle des acteurs comme des victimes de l’Utopie, bourreaux, fanatiques, déçus, victimes, muets… Ces vieux hommes qui avaient baptisé leur fils Octobre, leur fille Electricité, ces jeunes qui n’ont jamais  vu Staline, mais le portent fièrement sur leur T-shirt. Un des héros confie : « Nous y croyions ferme à cette utopie. Elle nous hypnotisait comme une aurore boréale. » Plusieurs des confidences recueillies sont placées sous le signe de Tchernychevski, père fondateur et martyr de l’Utopie russe, l’auteur de Que faire ?  où l’on trouve les quatre rêves de Vera Pavlovna, qui veut transformer les prostituées en ouvrières modèles du phalanstère russe. « Histoire d’un petit garçon qui écrivait des vers cent ans après le quatrième songe de Vera Pavlovna », le petit garçon se suicide, comment est-ce possible au pays du bonheur institutionnalisé ?

Par le rêve de Véra Pavlovna, qui s’immisce dans les souffrances et les cauchemars de beaucoup des voix recueillies par Svetlana, nous comprenons que ces kyrielles de suppliants, ou de suppliciés sont issus du rêve russe, de ce Que faire qui a nourri leur rêve, inspiré l’autre Que faire, celui de Lénine, et tous les cosmistes ou les rêveurs parties prenantes au désastre de « l’Utopie au pouvoir ». Grand brûlés ou survivants de l’Utopie, fanatiques suicidaires ou désespérés « ordinaires », ils ont dans leur sang ce virus fou du bonheur, que dénonçait Dostoïevski dans Les Démons, que jugeait Pasternak dans Le docteur Jivago, que Soljenitsyne dans l’Archipel, Varlam Chalamov dans les Récits de la Kolyma dressaient l’acte d’accusation. A quoi nous sert donc Chalamov ? dit l’un d’entre eux, puisque même pour la survie au camp ses leçons ne donnent rien…

Quatrième Prix Nobel russe de littérature dont j’ai été proche à un titre ou en autre, après Pasternak, Soljenitsyne et Brodsky, Svetlana Alexiévitch apporte une autre voix - moins souveraine, plus étouffée, sans prétention au jugement définitif, sans le ciment poétique d’une Antiquité revécue par les délires de Tibère, ni le sarcasme de l’Archipel grec au service de l’inhumain. Le Prix, par elle, va à une autre façon de dire : humble et latérale, il va au crayon de celle qui parcourt les banlieues en quête des muets qui souffrent. Il va aux « blessés anonymes ».  Il valide un autre type de récit, dieu le père souverain de la littérature n’est plus.  Mais la littérature reste quand même un ange gardien de l’homme.

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