четверг, 20 февраля 2020 года   

« Sevrer son cœur » ou comment raconter un immense poète

« Le matin me connaissait personnellement» déclare dans Sauf conduit le poète Boris Pasternak. Le matin, cet incessant début du monde, cette fragilité dans la magnificence : la poésie de Pasternak défie la traduction, elle est « l’orage à jamais instantané », elle est la fuite du reflet et la dureté du minéral. Le poème « Melchior »  ou « Maillechort », qu’analyse Michel Aucouturier le montre à merveille. L’auteur de cette magnifique monographie sait mieux que quiconque que traduire le poète de « Ma sœur la vie » est comme saisir l’insaisissable : il fut l’artisan du splendide Pléiade consacré à Pasternak en 1990 . 
Son livre est, tel un poème de Pasternak, un « essai de sevrer mon cœur ». Car lui qui, étudiant, alla voir le poète dans sa datcha de Peredelkino, lui le destinataire de plusieurs lettres que nous pûmes admirer à l’exposition « Intelligentsia entre France et Russie » en 2012 , lui qui fut un des traducteurs anonymes du Docteur Jivago en 1958 aurait pu se confier dans ce livre, ou aux marges de ce livre. Il n’en est rien. Pas une confidence, mais en revanche le critique subtil qu’il est a su relire tout l’œuvre du poète, aujourd’hui enrichi de très nombreuses publications de correspondances (dues pour beaucoup au travail du fils du poète, Evguéni, mort en 2012), et embrasser non seulement une vie, une œuvre, une époque de rupture fantastique, mais encore, et de très près, ce qu’est un destin de poète. Lermontov écrivit « La mort du poète » en apprenant le duel fatal de Pouchkine. Pasternak écrivit une autre « Mort du poète » en apprenant le suicide de Maïakovski. Et du coup il fit du poète persécuté par les envieux « prolétariens » une « incarnation héroïque de la figure romantique du poète, éternel révolté contre l’ordre stérile du quotidien.» Un peu plus tard, lors du Congrès fondateur de l’Union des écrivains, en 1934, Pasternak est pour ainsi dire promulgué star de la poésie soviétique, et Aucouturier nous fait lire l’extraordinaire lettre qu’il écrivit un peu plus tard à Staline  (« un acte fait homme ») quand celui-ci, dans une réponse à Lily Brik, lança d’une phrase le culte posthume et l’embaumement de Maîakovski comme premier poète de la Révolution. Pasternak écrit au despote une lettre incroyable pour le remercier de l’avoir affranchi du même coup, lui Pasternak, du joug de cette statufication. 

Aucouturier établit l’immense influence qu’eut le père, le peintre Leonid Pasternak, sur le fils. Moins que les illustrations que fit Leonid pour Résurrection de Tolstoï ; ce sont les innombrables improvisations au crayon qu’il savait jeter sur le papier en regardant les êtres humains  qui fascinaient Boris. Il eut même honte de bénéficier d’une gloire plus grande que son père, et l’improvisation, fût-elle poétique ou musicale, est un des principaux modes du poète.
D’où cette étonnante fuite en avant de son art. Il se crut d’abord musicien – il était fou de Scriabine-, puis philosophe – il adula le vieux professeur Cohen à Marburg. Deux fois il trahit ce que ses parents et les autres voyaient comme sa vocation. « Partir, toujours partir », Pasternak aimait cette devise du poète allemand Kleist, étrangement ce poète du « quotidien », ne l’entendait que dans une fugue incessante de miracles et de prédestinations autant que de renoncements, qui seront la trame même du Docteur Jivago. Un renoncement, qui dans cette ouvre qui couronne son œuvre prend en filigrane la tournure d’une Imitation de Jésus-Christ.

L’époque voulait à toute force le « rééduquer » Et lui qui avait vu passer les manifestants de 1905 sous ses fenêtre, potent l’étudiant Baumann abattu par la police, lui qui ressentait douloureusement l’inégalité, l’offense, le mensonge sous tous ses camouflages tenta vainement de s’accorder à l’époque. Il n’y parvint jamais, mais ses tentatives étaient sincères, et parfois nous étonnant aujourd’hui. Déjà en 1923 il se plaignait au critique marxiste Polonski d’être captif « d’un certain ton qui n’est qu’à moi ». Sa lucidité fut aussi aiguë que celle de Mandelstam, mais s’exprima par des voies très différentes. Il voulait, nous montre Aucouturier, que son « moi » parvînt à être le tout de l’époque. Tsvetaieva, qui, de son exil tchèque puis parisien, l’adulait, et lui écrivait « Dieu vous a créé homme par erreur » voyait en lui un « moi qui devenait monde », en Maïakovski « un monde qui devenait moi ». leur correspondance exaltée, placée sous l’adoration commune de Rilke qui va mourir en le 31 décembre 1926, est une sorte de bégaiement de mutuel effusion poétique, qui lui donne le courage de vouloir encore « corriger le destin » qui a placé Tsvetaeva hors de la Russie.

Mais les années 1930 confirmèrent son inaptitude au mensonge, le mensonge  que réclamait « la nuit matérialiste », la même  que celle qui noyait l’Allemagne. Depuis longtemps il était allergique à l’omertà qui sévissait dès qu’un homme hier adulé disparaissait. Ce fut le cas pour le jeune poète Sillov, dont il apprend l’arrestation lors de la première de la pièce de Maïakovski Les Bains. Or Sillov, écrit-il à son père, était « le seul homme vivant qui incarnait pour moi le reproche vivant de ne pas être marxiste. » le suicide de Maïakovski est d’ailleurs tout proche.

Le rapport à Staline, surtout connu par le coup de fil du tyran au poète après la première arrestation de Mandelstam, est un chapitre que Michel Aucouturier, en s’appuyant sur d’autres chercheurs , enrichit beaucoup pour nous. Le poème « C’était il y a cent ans », est une variation sur le poème « Stances », où Pouchkine comparait Nicolas Ier, dont le règne s’inaugurait alors dans le sang (la pendaison de cinq décembristes) au début du règne de Pierre le Grand (quand le jeune Pierre réprime sauvagement la révolte des archers). Pouchkine disculpait Nicolas Ier au nom de l’avenir. Pasternak  reprend cette comparaison « cent ans plus tard », et c’était très risqué. Mais Pasternak, presque naïvement, ne faisait que cela : se risquer comme un enfant au bord du précipice…

La Géorgie représenta pour la poète, avec les deux voyages qu’il y fit, en 1931 et en octobre 1945, l’utopie, ou presque, du bonheur sur terre : la fraternité, la spontanéité, y compris dans le deuil : ses deux amis poètes, Titzian Tabidzé et Paolo Iachvili, et furent victimes de la terreur : l’un exécuté dans un cachot, l’autre se suicide.  Les traduire avait été un bonheur intense, qui faisait revivre le bonheur géorgien, au pays de la Toison d’or. Comme ce fut aussi un bonheur de traduire Shakespeare, ce « témoin génial de l’homme », de l’homme dans son drame, son crime, mais sans le mensonge. (En le lisant à voix haute, trois heures d’affilée, «il se sent homme enfin, dans le meilleur sens du mot »). Et cette utopie du bonheur reste en définitive, à travers une œuvre presque insaisissable tant elle rebondit de façon inattendue, et tant elle mue à chaque bond, son art poétique : ce «sont « purs espaces, décachetés par les cris et par les sifflets lointains », cris des martinets, ou piaillis de la marmaille dans la cour, autant d’improvisations de la vie. Un poème qu’analyse Aucouturier en rend compte mieux que tout : « Irpègne » (ou l’Eté), paru dans Seconde naissance, et lié au séjour qu’il fit en Ukraine dans l’été 1931, avec la femme du pianiste Neuhaus dont il est tombé amoureux, et pour qui il va abandonner sa première épouse, Génia. Le poème s’ouvre par « l’évocation bucolique du paysage forestier, du cercle d’amis réunis pour un été, de la « nuit qui venait mettre à genoux tout l’espace », mais s’achève par une note tragique :
Nous étions au festin dans sa forme première,
Au temps de la peste, au banquet de Platon.

Mêlant les figures de la Diotime de Platon qui, dans Le Banquet, initie les convives au Bien suprême et de Mary, qui dans la petite tragédie de Pouchkine, Le Banquet pendant la peste, chante son hymne à la mort, le poète rapproche vertigineusement le bonheur et l’apocalypse qui frappe au carreau de chacun en ces temps de terreur naissante. Diotime très sage et Mary harpiste de malheur entremêlent leurs voix, célébrant l’exaltante beauté du monde et le souffle affreux de la peste, dans un « voisinage paradoxal ».   L’apocalypse de la collectivisation va bientôt déclencher dans les campagnes ukrainiennes le « Holodomor », génocide par la faim.

Effet de quel hasard, de quelle main protectrice ? Pasternak fut épargné. La faucheuse stalinienne avait des caprices. Sur son lit d’hôpital, en 1952, il avait pour la première fois vu la mort s’approcher ; et il avait béni cette approche.
Seigneur, que ton œuvre et parfaite !
Je sens la chaleur de tes mains.
 Tu me tien comme une œuvre et me cèles
Comme bague remise en l’écrin.


Michel Aucouturier. Un poète dans son temps. Boris Pasternak.
Editions des Syrtes. Genève 2015.

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