понедельник, 30 ноября 2020 года   

Traduire aussi l’obscur, Akhmatova en français

Il fallait l’élégance des éditions de la Dogana pour ces miniatures de  
poésie serties de papier blanc, qui retiennent en leur cristal de plus  
amples gisements poétiques que longues élégies ou vastes poèmes  
épiques. Tout au long de sa vie de poète Anna Akhmatova a cultivé  
l’art de la brièveté extrême.

La concision, apprise dans une fréquentation, longue comme la vie, du  
maître absolu qu’elle reconnaît et étudie sans fin, Alexandre  
Pouchkine, est ici au féminin : le je est féminin, les pronoms, ou  
encore les prétérits, souvent seuls indicateurs du genre, sont  
féminins. Autant dire qu’il y a gageure à transposer d’une langue à  
l’autre ces signaux brefs, mais structurants au plus haut point.  Par  
eux et par cette concision orale la poésie d’Akhmatova s’approche  
asymptotiquement de la prose comme certaines comètes de la terre. Et  
souvent effleure en des instantanés d’émotion le familier, le «parlé» et presque le banal. «Un cœur au cœur n’est pas rivé / Tu peux  
partir, va-t-en !»



Tableautins et camées qui incrustent dialogues, échardes de mots qui  
pénètrent la chair et le vers. «Je te suis ami fidèle» ou encore «Ne m’oublie pas», c’est LUI qui parle. «Seulement, ne lève surtout  
pas les yeux, Ménage ma vie», c’est ELLE qui implore. L’esquisse de  
tragédie est là, ce pourrait être Phèdre de Racine, mais non, cela  
reste miniature, pas un presque rien debussyste, non ! mais une gemme  
précieuse qui enclot les émotions comme laroche enclot le cosmos.



 Élégance de la ligne tracée sur la page blanche: la mise en forme est  
ici vitalement nécessaire, on conçoit mal Akhmatova éditée sur papier  
journal comme le furent les futuristes. Élégance de la traduction -  
elle se doit d’observer ce resserrement si extrême et si naturel, et  
disons tout de suite que les traducteurs qui s’y sont attachés sont  
parvenus à d’évidentes réussites. Leur vers n’est pas régulier, mais  
celui d’Akhmatova, syllabo-accentuel, ainsi que presque toute la  
poésie russe, ne pratique-t-il pas le «dolnik», c’est à dire un vers  
hésitant entre rythme binaire et rythme ternaire, légèrement boiteux,  
qui gagne dans cette hésitation une plus grande mélodie ? Certes les  
impossibilités sont patentes, comme l’apparition du rythme ternaire à  
chaque motif de conte populaire, comme l’anneau. Et cela est presque  
impossible à rendre, puisque le vers français n’est pas bâti sur  
l’accent, et que tout colifichet folklorique serait insupportable.



Néanmoins les équivalents que propose cette amoureuse traduction ont  
une immense qualité : préserver sans faute la concision forte de  
l’original, parfois même la pousser  plus loin que le modèle. Les  
traducteurs alternent hexa ou octosyllabes pour donner quelque chose  
de  la souplesse du «dolnik». Ils hasardent un alexandrin là où la  
poétesse va jusqu'au vers iambique de cinq pieds (rarement !). Leurs  
enjambements brutaux sont fidèles aux surprises que nous donne le vers  
d’Akhmatova, leurs chutes rapides équivalent aux rimes percutantes du  
poète.



Les figures de l’envie, du dépit amoureux, du désespoir, sont  
esquissées dans ces miniatures comme sur un dessin de Marie Laurencin.  
A peine, mais d’une main forte. L’immensité du désespoir et de la  
souffrance des hommes est comme accumulée en répliques banales ou  
gestes esquissés, et souvent s’ouvre à un élargissement  
inattendu : « J’ai en moi la tristesse que le roi David / En un geste  
royal offrit aux millénaires."

Les potions magiques pour « guérir l’amour » ou «guérir le bonheur»,  
qui dans l’original enclenchent immédiatement la cadence lente du vers  
ternaire, s’achèvent par des malédictions terribles, dignes du Démon  
de Lermontov. Toutes les grandes  figures de la souffrance sont là :  
Ézéchiel, prophète du malheur juif, Dante proscrit de Florence,  
Petersburg la cité autrefois bourreau, aujourd’hui victime. Et la  
femme de Loth qui se retourne vers sa ville bien-aimée avant de la  
quitter à jamais : elle l’aimait, cette Sodome natale, aux tours  
rouges, où elle filait, assise sur la place, où elle avait donné leurs  
enfants à un mari bien-aimé… Et tout à coup, «  ses jambes rapides  
dans la terre s’enracinent », elle est pétrifiée en statue de sel.  
L’envoi de cette sorte de ballade nous donne peut-être une clé pour  
toute l’œuvre : « Qui pleurera cette femme ?/ Quelle importance a-t- 
elle ? / Mais mon cœur, lui, jamais n’oubliera / Celle qui pour un  
regard donna sa vie.»



Sacrifier sa vie pour un regard, pour un mot… Akhmatova avance dans sa  
vie d’épreuves, un mari, un fils au goulag, une ville torturée. En  
elle quelque chose croît irrésistiblement - une dimension nouvelle  
épique nouvelle ? non, plutôt une stature humaine, panhumaine :  
élargissement de la souffrance du moi au nous, aux anonymes  
innombrables que broie le malheur. A cette femme sans nom qu’est la  
femme de Loth, à celle de Léningrad, qui comme elle pendant plus de  
trois cents heures a fait la queue devant le guichet de la prison, et  
lui a dit « Je viens ici comme chez moi».



En toute grande poésie il est une part d’obscur, et c’est celle qui  
résiste le plus à la traduction : que le traducteur la réduise, il  
trahira, qu’il l’explicite, il l’assassinera, qu’il la respecte, il  
peinera. Cependant l’obscur dépend étroitement de la langue du poète,  
certains vers akhmatoviens ont des structures inachevées (donc  
obscures), mais grammaticalement intraduisibles: tel datif pourrait  
être le début d’une proposition infinitive, aussi bien que l’envoi  
d’un don à son destinataire… Ce que Tynianov, le formaliste russe,  
désignait comme des « hésitations sémantiques ». Le début de « Tessons », par exemple: « Privée d’eau et de feu, / Séparée de mon fils  
unique ». Le premier mot est un datif : « A moi privée», ou « Pour moi  
privée», et cette relation dative qui reste en suspens ne passe pas en  
traduction française. « Tessons » est dédié au fils qui pourrit dans  
l’étau du goulag, les hésitations sémantiques y sont nombreuses, signe  
sans doute de la douleur. Des notes pourraient éclaircir allusions  
cachées ou désignations secrètes, (par exemple « Felitsa », surnom que  
le poète Derjavine donna à Catherine II, bâtisseuse du palais de  
Tsarskoïe Sélo), mais on ne fait pas de la poésie avec un appareil  
critique. Les traducteurs ont eu raison, bien sûr de le prohiber. « La  
sombre vallée » où la folie entraîne la suppliante ne doit pas être  
explicitée: les traducteurs en ont préservé l’obscur.



Le «Cahier brûlé» dont Lydia Tchoukovskaya explique l’emploi (noter  
les vers composées, puis les brûler après les avoir appris par cœur) a  
donné lieu à des mises en scène de la poésie d’Akhmatova, l‘une était  
au théâtre Louis Jouvet, il y a dix ans. Ce « Cahier brûlé « fait  
partie du cycle « l’Églantier fleurit » qui a donné son titre au  
recueil. Les deux grands poètes élégiaques du Siècle d’Argent,  
Annenski et Blok en sont les figures tutélaires.  Tout comme « Poème  
sans héros » absent de recueil-ci,  ce cycle de « L’églantier fleurit  
» édifie une sorte de voûte poétique dont les clés sont des moments  
brefs, des « saisies » de réel et de non-réel, de rendez-vous manqués  
(Non-Rencontre), de vers brûlés, de « noires séparations ». Poésie de  
l’absence-présence qui, creusée en noir et blanc dans le mot, donne à  
Akhmatova une somptuosité « baroqueuse ». La mort y est omniprésente.  
«De toute façon tu viendras, pourquoi pas maintenant» : ainsi   
l’apostrophe la poétesse dans «Requiem».

La postface des traducteurs laisse voir combien ils sont conscients de  
la difficulté de traduire Akhmatova, ainsi que les choix qu’ils ont  
effectués consciemment. Leur désir de capter « la voix de fer et de  
velours » d’Akhmatova est accompli. Ajoutons que la cadence tonique  
cachée du vers français, qu’on a mise à jour en étudiant les  
structures accentuelles du vers de Racine, semble présente dans leurs  
vers. Quoique totalement dénudés de la rime et partiellement du corset  
syllabique, ils ont une structure accentuelle forte, résultat le plus  
remarquable de ce travail d’orfèvrerie poétique. Cela est rare,  mais  
un poète a franchi la ligne des langues.



Anna Akhmatova. L’églantier fleurit et autres poèmes, traduits par  
Marion Graf et José-Flore Tappy.

 Les textes, sauf Requiem, sont repris d’une livraison de la revue des  
Belles lettres, mais ont tous été retravaillés. Texte russe en miroir  
sur la page de gauche. Préface de Pierre Oster. Cette préface est le  
seul point fable du recueil, on ne comprend pas pourquoi avoir repris  
ce texte déjà très daté, et qui pratique une sorte d’incantation  
sibylline dont la poésie russe traduite en français n’a que trop  
souffert.

Le récit est publié avec le soutien de la Fondation Neva.

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