L’énigme Gorki

Qui aujourd’hui a lu l’immensité de l’œuvre de Maxime Gorki ? Ses amis qui l’admiraient, souvent le trouvaient long, illisible, même. Pièces sans actions, romans sans caractères, personnages qui prêchent an lieu d’agir, paysages outrancièrement ornés « comme une vitrine de joailler ». Qui aujourd’hui nous fournit la clé de ce personnage extraordinaire, issu d’un milieu de petit entrepreneur aisé et despotique : le grand-père Kachirine - Alexis Piechkov, très tôt orphelin de père et de mère est recueilli par le grand-père, puis s’enfuit, fait un peu tous les métiers. Gorki est le bâtisseur de sa propre biographie, le constructeur de son propre mythe. Il parvient à la gloire très jeune, il déborde les frontières de la Russie très tôt : la démission de Tchékhov de l’Académie lorsque le tsar raye le nom de Gorki, qui vient d’être élu, lui donne une aura mondiale qui ne le quittera plus… L’amitié de Lénine, qui l’admire, et l’admoneste car Gorki a beau avoir rejoint le parti social démocrate, les hommes du progrès, il n’est pas moins toujours tenté par l’hérésie. Octobre 1917, la destruction du rêve de la liberté russe par le fondateur du bolchevisme, allume entre eux une guerre, mais Gorki se rangera, Lénine reviendra à une amitié protectrice. Le dénonciateur du « poison du pouvoir » dans les Pensées intempestives, finalement rentrera au pays des Soviets non pas l’invitation de Lénine, un ami, mais de Staline, qu’il n’aime pas et qui l’enfermera dans une cage en or, dont la clé est dans la poche du dictateur. Au premier congrès de l’Union des écrivains, Gorki est coiffé de la tiare de pape de la nouvelle Doxa, le « réalisme socialiste », il en est déclaré le d-fondateur, l’Exemple, le maître. Il y a là une sorte de « symphonie byzantine » entre l’empereur et le patriarche, une dyarchie néo-byzantine ; mais qui ne durera pas, et qui est pour la façade. Une dyarchie où celui qui croit guider l’autre se trompe. Tout finira par les grands procès de Moscou, dès Gorki dans son urne funéraire où sa mort par empoisonnement est attribuée à son médecin. On est chez Shakespeare, en se croyant au pays des prolétaires.

En août 1936 la revue française Europe rend donc hommage à l’écrivain, au chantre de l’homme et du progrès. C’est l’époque où les écrivains progressistes vont en Soviétie « visiter l’Avenir », comme le dit Aragon dans la revue, visiter les « jardins conçus par le grand Staline », et dont il « recommande la multiplication fantastique » (Aragon, toujours) Car dans les jardins de l’Avenir, « vivre est devenu meilleur, vivre est devenu joyeux. »

Gorki, l’Ame, avait pris son pseudonyme dès la parution du petit récit « Makar Tchoudra », en 1895. Il fut publié sur la recommandation de Korolenko dans la revue de Mikhaïlovski, Richesse russe. Autrement dit, avec le patronage des plus grandes figures de littérature russe de progrès en cette fin du XIXème siècle.  Soudain la gloire ! Cette histoire romantique de tziganes où l’amoureux poignarde son amoureuse, puis se fait poignarder par le père, meurtres d’honneur entre êtres humains qui ne souffrent pas l’humiliation et chérissent avant l’amour leur liberté, reprend le thème pouchkinien des Tziganes, et de l’homme du peuple libre plus que l’homme civilisé. Le reprend et l’enjolive. En 1900 Tolstoï reçoit le jeune prodige, et il note : « C’est un véritable homme du peuple ». Tout est dit : homme du peuple. C n’et vrai ni sociologiquement, ni psychologiquement, mais c’est quoi, le peuple ? Le paysan russe ! Gorki l’abhorre, en dira pis que pendre ! L’intelligentsia russe progressiste, qui toujours rêve d’ « aller au peuple » ? Il méprise profondément cette intelligentsia (qui l’en aime encore davantage).  Sa trilogie Enfance, En gagnant ma vie, et Mes universités forgera le mythe : c’est plus un roman biographique qu’une biographie.  Avec le diptyque du grand-père despote et de  la Grand-mère au cœur immense, refuge de l’enfant, de l’enfance.  Tout au long de sa vie Gorki sera écartelé entre les deux : le teinturier tyrannique et méchant, la Grand-mère qui embrasse la misère et la souffrance de tous.

L’interminable et fastidieux roman La Mère (1907) sera, a-t-on pu avancer, une seconde mère pour l’orphelin, une mère collective, le monde des gueux et des « Bas fonds » (la pièce date de 1902). Et cette tribu de va-nu-pieds qui hante l’asile de nuit a besoin d’une religion, une religion sans dieu, une religion de mensonge utopique, immédiat, Gorki va tenter de la lui élaborer, de la lui donner. Tous le Damné de la Terre, - il leur faut l’opium nouveau, pas le Dieu de Babouchka, le dieu collectif. Ce sera La confession, le meilleur de ses romans (1908) La « construction de Dieu » y prend une titanesque allure de construction industrielle et de forge de mythe. Le Constructeur de Dieu, c’est le peuple, et ce qu’il construit, c’est le Peuple-Dieu.

Lénine condamna l’œuvre ; le lecteur de Marx et d’Engels n’avait que mépris pour ces rêveries condamnables empruntées à deux hérétiques du parti, Lounatcharski et Bogdanov. Survient la Révolution, Février, qui apporte la liberté, et Octobre qui apporte l’égalité, mais avec elle la censure, le despotisme, l’orientalisme. Gorki qui a son propre journal, Vie nouvelle, condamne Lénine et Trotski (Staline n’existe pas encore !), ces « messieurs » qui confisquent la révolution. La guerre entre lui et la Pravda est inégale. Son journal est interdit. Et, ô miracle ! Gorki se range, se laisse attribuer le rôle de grand protecteur des arts, et distributeur des aides alimentaires quand le monde entier des écrivains et des artistes grelotte et meurt de faim. Il protège, il aide, il encourage, il fonde les éditons de la Littérature mondiale. Mais à Mandelstam qui réclame un chandail et un pantalon il donne le chandail et refuse le pantalon (voyez ce qu’en dit Nadejda Mandelstam).

Est-ce une reddition ? Pas tout-à-fait. Pour comprendre Gorki il faut lire « Deux Ames ». Jamais le moujik russe, tant chanté par la littérature russe, n’aura été jugé aussi sévèrement qu’ici, dans ce pamphlet.  En lui Gorki ne voit que soumission, paresse, cupidité, bref un esclave oriental. Inutile de préciser que les œuvres complètes de Gorki, publiées en URSS par l’Institut porteur de son nom, ne comprenaient ni ce texte, ni les Pensées intempestives, ni bien d’autre encore : l’hérétique devait être censuré, même porté au pinacle… Lénine avait fait semblant de donner la terre au paysan, elle lui sera vite retirée, et Gorki approuve, en somme. Staline corrigera encore plus l’erreur initiale de Lénine, et Staline, avec sa guerre contre le paysan russe ne peut qu’avoir l’assentiment du Gorki de « Deux âmes ».

Lénine l’avait gentiment poussé à émigrer ; il va à Berlin y fonde une revue avec le poète Khodassevitch, puis  retourne en Italie, mais plus à Capri, comme pendant son premier exil où il y avait fondé son école du Parti, mais à Sorrente, à une trentaine de kilomètres plus au sud. Il a du temps, son énergie est toujours fantastique, il reprend la lignée de ses grands romans sur les marchands ; celle de Thomas Gordéev, ce sera l’Affaire Artamonov et La vie de Klim Samguine, une fresque gigantesque portant sur quarante ans de vie, interminable et interminée, avec des éclaircies lumineuses, mais dans l’ensemble illisible aujourd’hui, tant les discours des personnages rappellent La mère.

Si Lénine n’avait pas besoin de son ami Gorki, Staline, qui n’est pas son ami, a besoin de lui, pour un moment du moins.  Certes il est despote, mais sa cruauté n’est pas celle du moujik russe, elle est « tempérée » comme on dit en musique, et elle veut corriger précisément le moujik russe oriental et cruel. Gorki rentre, repart, hésite, a des besoins d’agent car il mène grande vie. L’ancien révolutionnaire chante la Tcheka dans une pièce, « Somov et les autres », qui fait concurrence Alexis Tolstoï dans la servilité. Alors Staline proclame Gorki « plus fort que Gœthe». Car le Faust de nouveau Gœthe a compris que par lui seul, et même avec Méphisto, il ne saurait changer l’homme. Il lui faut la grande cornue du socialisme stalinien. Alors le Second Faust sera achevé pour de bon...

Reste la mort. Il a auprès de lui sa dernière égérie, la baronne Maria Budberg, que Nina Berberova admirait comme « une femme de fer ». Au grand procès qui suivent sa mort, car tous les anciens amis de Gorki, ces bolcheviks de la première heure qui l’ont côtoyé, sont dans la fournaise glacée des procès de Moscou, convoyés par Vychinski vers la déchéance moral avant la mort, et même l’ancien médecin, de Gorki est là, accusé de l’avoir empoisonné. Rien à ajouter : le mystère est entier, et comme dit le meilleur biographe de Gorki à ce jour, Pavel Basisnki, n’ajoutons pas une victime sans preuve à la balance si lourde des crimes du Géorgien. De toute façon l’énigme Gorki reste, pas au niveau de sa mort, ni de savoir si la baronne apportait le poison, s’il était dans les bonbons ou dans le thé, mais au niveau de son étonnant parcours d’homme adulé, d’écrivain infatigable, de protecteur des écrivains à l’heure ils crevaient tous de faim, de mutant politique extraordinaire. Le « fils du peuple » reste lui-même énigme. Fils de quel peuple, de laquelle des deux âmes du peuple ? L’orientale ou l’occidentale ?


Maxime Gorki, Pensées intempestives, Lausanne, Age d’Homme, 1975.
Michel Heller « Maxime Gorki » in Histoire de la littérature russe, Gels et     Dégels, Paris, Fayard, 1990.

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