Le Herman de Lounguine

Le nouveau film du maître russe a été présenté dans le cadre du festival "Quand les Russes chantent", à Paris.

Herman, le joueur de Pouchkine qui tente d'extorquer à la vieille comtesse le secret de la martingale au jeu de pharaon (un des plus simples qui soient, entièrement  fondé sur l’alea) n’a pas fini d’ensemencer les imaginations, ni au théâtre, ni au cinéma, ni en littérature, ni en bande dessinée. Herman finit fou. Le metteur en scène Lev Dodine nous plongeait d’emblée dans la salle de l’hospice pour les fous, cette salle qui donna son « asile » à tant de génies : Hölderlin, Shelley, Camille Claudel ou Georges Bataille.

Le gant jeté par Herman au destin est défi à la société, à l’amour, à la mort, à soi-même, soi-même porteur de mort autant que de vie, soi-même assoiffé de se jeter dans le vide, dans le tout ou rien, dans le  rouge ou noir du tapis du casino. Le jeu, qui a sévi dans la société russe du XIXème siècle comme nulle part ailleurs, de même que le duel, le vrai, celui qui laisse une victime dans son sang, pas celui des dandys parisiens qui se terminait par une égratignure.  Le jeu russe était comme un duel à mort. Dostoïevski l’a pratiqué dans la vie comme dans la littérature, avant de trouver sa propre thérapie par le parricide imaginé.

Et l’histoire russe a pris souvent le rythme et la fureur d’un duel à mort. On se serait cru sur le tapis du casino. En un sens 1917 et se deux mises fatales, celle de février et celle d’octobre étaient la suite logique de ce duel avec la mort qui emplit la littérature russe, et fait de la « mascarade » russe bien plus qu’un carnaval ou une séance collective de saturnales, mis une roulette russe pour de bon, c’est-à-dire pour le pire.

Je pensais à tout cela en sortant du film de Pavel Lounguine, au Balzac de Paris, où l’on donnait la première occidentale de sa « Dama Pique ».  Du film on sort écrasé, submergé. Lounguine joue lui aussi le tout pour le tout sur le tapis flamboyant de son écran. La Moscou des casinos clandestins de la perestroïka, les parrains loufoques et les mafieux fantasques, les hôpitaux médiévaux, les ambulances qui enfournent le fou échappé. La salle de jeu souterraine (sous un immense atelier de garagiste), c’est le décor kitsch et troublant de la fable : la diva Sofia Mayer revient à Moscou, une foule immense l’acclame. Elle vient monter dans la Russie libérée du communisme et livrée aux démons du jeu, sa Dame de pique. Elle a sa Lise : ce sera sa nièce, dont elle transformera le talent en génie, elle a l’orchestre, le producteur. Il manque Herman. Un vieux ténor fatigué  doit le chanter, mais il perd sa voix, conscient qu’il est d’être incompatible avec la furia de Sofia Mayer. La diva a un amant-protecteur-admirateur, oligarque du monde clandestin, qui fait tout en grand, un palais antique gigantesque,  des mannequins immenses de Sofia Mayer dans tous ses grands rôles, armoires gigantesques qui la suivent partout comme sa vieille Rolls. Sofia joue tout au casino, joue tout avec les êtres humains, les hommes bien sûr, les femmes aussi. Il manque Herman.

Ce sera le copain de la future Lise. Cet Andreï rêve du rôle, il en rêve à la folie. Enfant, pourchassé par des petites brutes, il est tombé dans un étang gelé, a longuement erré sous la glace, ses cordes vocales gelées ont été miraculeusement sauvées, lorsque son copain Gaguik l’a tiré de cette mort glacée.  Et trois fois nous le revoyons errer sous la glace, comme trois fois l’Herman de Pouchkine et de Tchaïkovski va jouer son va-tout, et trois fois Andreï-nouveau Herman retournera au casino clandestin. La troisième fois il s’est tout simplement vendu lui même.

La musique, si follement présente dans l’œuvre de Lounguine, son premier film, sur un jazz-man, Taxi-Blues, ou encore son Orchestre, et cette incroyable odyssée de l’orchestre clandestin qui part jouer à Jérusalem. On attend la mise en scène de Sofia Mayer comme on attend la mise maximale sur une table de jeu sans limite. La répétition de l’opéra en gestation est une répétition du drame. Le ténor fatigue et ventripotent n’est pas là.

Andreï sort des coulisses, s’avance, chante, magnifiquement à 23 ans, ce rôle qu’on ne peut chanter avant 35 ans sans risque d’y perdre ses cordes vocales, il chante, mais  au bord de l’asphyxie « Qu’est notre vie ? un jeu ! » . Qui va chanter Lise ? La nièce, bien sûr, mais ayant surpris sa tante dans le lit d’Andreï-Herman, elle n’est plus capable de chanter. Tous sont détruits, puis démonisés par Sofia Mayer, à tous il ne reste plus qu’à jouer leur va-tout. Et ce que démontre la plus belle scène, vraiment inouïe, celle où Sofia renvoie avec mépris sa nièce incapable de chanter, la remplace magnifiquement malgré son âge (elle s’est attribué le rôle de la comtesse), mais voici que l’autre Lise,  enflammée de fureur sacrée comme de jalousie mortelle revient, et toutes deux chantent à l’unisson. Jusqu’à ce que Sofia redonne le rôle à sa jeune rivale : car la fureur qui s’est emparée d’elle en a fait une vraie diva, car enfin tous les chanteurs vont vraiment chanter sur le tapis du va-tout. La mise en scène peut commencer. Les décors post modernes : des couples enlacés rampent sur des montagnes de cartons comme sur une icône surmultipliée et devenue démoniaque, ils ont envahi ce qui dans le livret est la chambre de la vieille comtesse. Un éros engloutit tout, qui n’a pas d’âge, qui n’a plus de sexe, qui a envahi le cosmos minéral et désolé de la vieille, laquelle porte gigantesque  perruque lunaire et rides à faire reculer les sorcières de Macbeth.

Herman s’est déjà vendu, il a déjà perdu pour la troisième fois au jeu, après avoir emprunté un demi-million de dollars. Il ne joue pas son rôle, il l’a déjà joué, il ne reste qu’à l’achever. Le chant sublime du garçon qui est à nouveau sous l’eau glacé de l’étang hystérise et pétrifie la salle. Quand Herman prend la coupe de champagne, il la brise et se l’enfonce dans la gorge. Les deux cantatrices croulent sous la clameur du public, lui gît encore à terre. Mort ? pas mort ?
C’est le retour de l’ambulance, de l’hôpital pour les fous. Il en sort, mais sans sa voix. Reste à payer la rançon de sa personne. Et  ce rebondissement supplémentaire défie toutes les attentes, et nous entraîne dans un grand guignol qui nous prend à la gorge. Dans un suppôt clandestin, une foule de Chinois attends les deux candidats à un duel de roulette russe : un revolver, une balle dans le barillet, l’un puis l’autre doit tirer, Ils se font face, les masques de la foule les cernent. Jusqu’à ce qu’un des deux perde (ou gagne). Andreï, qui n’est plus Herman, gagne, mais il est perdu. Sofia Mayer était dans la foule muette qui attendait le suicide d’un des deux.  Mais le survivant n’a plus de voix, plus de vie, la mort a triomphé.

Le lendemain, au nouveau Centre orthodoxe de Paris, superbe ensemble blanc, rayé comme le drapeau américain, mais de stripes grises, avec sa cathédrale néobyzantine aux trois fentes hautes et étroites qui font face au chœur, et avec une blancheur éblouissante dans tous les autres édifices, Lounguine répondait aux questions d’un public revenu en nombre. Le festival « Quand les Russes chantent » partait sur des chapeaux de roue. Celui qui fut le concepteur du Musée Eltsine à Ekaterinbourg (musée et conception fortement soupçonnées par Nikita Mikhalkov d’être antipatriotiques) parla du film, de la pérestroïka et l’ivresse de liberté de ce moment de l’histoire russe, parla de la musique dans ses films, du chant, sorte de strip-tease, surtout dans la fureur que Tchaïkovski sait y mettre, et y exiger de ses interprètes. Personne ne doutait en sortant qu’il était prêt à mettre en scène l’opéra, et à surpasser Sofia Mayer, sa propre créature.  Un film puissant comme celui-ci donne à voir et entendre pour tous les publics, c’est le propre, sans doute du cinéma de Pavel Lounguine. Et ce théâtre dans le théâtre, qui est la plus vieille des inventions des dramaturges, cet opéra dans le film, qui aussi un film sur l’opéra, en définitive nous parle essentiellement du risque, du risque mortel sans quoi il n’est pas d’art, pas de génie, pas de soirées inoubliables, pour qui l’on vendrait son âme. Dans Récit de Boris Pasternak, le héros met en vente son âme, à l’encan, pour pouvoir secourir le monde. Cette vente aux enchères de soi pour le bien ou pour le mal, flottait mystérieusement dans le film de Lounguine.

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