« Le grand pillage »

Ce livre signé Francine-Dominique Liechtenhan raconte le butin des Soviétiques en Allemagne.

«Le 6 avril 1998, le président Boris Eltsine fut contraint d'accepter un texte de loi nationalisant tous les trésors culturels ramenés en URSS pendant la Second Guerre mondiale, quels que soient leurs propriétaires ou les circonstances dans lesquelles ils ont été acquis.» Ainsi commence, par ce qui ne restera peut-être pas une fin, «Le grand pillage» de Francine-Dominique Liechtenhan. Un gros livre modestement paru aux Editions Ouest-France. Il faut dire que le sujet demeure chaud. Il le serait davantage encore si cette chercheuse du CNRS avait rappelé que les Soviétiques avaient une longue pratique de la nationalisation, autrement dit de la spoliation. La Collection Chtchoukine, présentée avec tant de succès à la Fondation Vuitton de Paris (plus d'un million de visiteurs), a ainsi été arrachée après 1918 à ses légitimes propriétaires...

Il ne faut cependant pas tout mélanger, même si Francine-Dominique Liechtenhan refait cependant dans son chapitre liminaire une histoire des pays dépossédés depuis l'Empire romain, en oubliant au passage que les Mésopotamiens emportaient déjà des œuvres d'art pour marquer leurs victoires 2000 avant av. J.-C. Son ouvrage se concentre sur une double affaire, déjà assez complexe comme ça. Il s'agit des pillages nazis, qui commencent dès 1933 sur place avant de s'étendre, après 1938, dans les pays annexés (Autriche) ou conquis (France, Belgique, Pays-Bas, Tchécoslovaquie...). Les saisies sont accompagnées de destructions, volontaires ou non. Il y a surtout un déplacement d’œuvres comme l'Europe n'en avait plus connu depuis la Révolution et les guerres napoléoniennes.

Sur le front de l'Est

En 1941, un nouveau front s'ouvre. C'est celui de l'Est. Hitler s'attaque à Staline, qui fut durant deux ans son théorique allié. Les ravages sont effroyables. Comme l'explique bien l'auteure, l'attitude des nazis devient différente. Les Français, après tout, restaient des Francs dégénérés, autrement dit des Germains recyclables après une bonne Collaboration. Les Russes constituent en revanche des Slaves, et donc des sous-hommes. Ils se situent au niveau des Juifs. Autant dire, comme on approche en 1941 de la «Solution finale», qu'ils sont indignes de vivre. Ils ne possèdent aucune culture propre. La seule chose intéressante à ramener dans le «Reich», ce sont les créations italiennes, françaises, hollandaises et bien sûr allemandes se trouvant dans leurs palais et leurs musées. Le reste doit disparaître. Les nazis n'hésitent pas à dynamiter des églises médiévales en Ukraine. Le seul problème, c'est que Staline vient d'en faire autant par anti-cléricalisme...

En 1942, alors que les combats font rage et que les morts se comptent par millions, l'URSS entrevoit les réparations possibles à demander en cas de victoire. Il y a des idées folles, comme celle de demander la cathédrale de Reims (en France occupée) contre une basilique de Kiev anéantie. Mais très vite naît le désir de réclamer des œuvres équivalentes, ou plutôt pour une valeur monétaire égale. La chose ne va pas sans problème. Les plus célèbres icônes relèvent du simple artisanat selon les Occidentaux. En plus, comment chiffrer les pertes, alors que le rouble n'a plus de cote au change ? En attendant, il faut dénombrer les ravages, qui continuent, et tenir à jour des inventaires. La légendaire bureaucratie russe a du pain sur la planche.

Déplacements continus

Le vent tourne en 1943. Le reflux commence ensuite, fin 1944. Les Allemands déplacent des œuvres à tout va, de France en Allemagne, puis des villes germaniques dans des cachettes de plus en plus lointaines, comme d'anciennes mines de sel. Des transports aléatoires, avec les dégâts que cela suppose. Les papyrus prennent l'eau, les terres cuites se décomposent, les tableaux peints sur bois craquent et il y a les pertes. Le sel n'est bon que pour la santé. Le tout sans parler des pillages au second degré. Tout le monde commence à se servir dans une ambiance de fin du monde. Et voilà que les Soviétiques arrivent jusqu'au Berlin en ruines de 1945. Ils ont bien signé de vieilles conventions, mais qu'importe ! Le droit international, c'est un peu comme la pâte à modeler. On lui donne la forme que l'on veut.

Staline a donc l'intention de rafler le plus qu'il peut, en dédommagement. Les Américains sont un temps tentés d'agir de même, alors qu'il n'ont subi aucune destruction. Dans une Allemagne partagée, qui ne retrouvera d'existence propre qu'en 1949 (RFA d'un côté et RDA de l'autre), des convois partent en tous sens. Bien des pièces perdent leur identité et le nom de leur propriétaire. On connaît la chanson en Occident avec les tableaux spoliés, si laborieusement rendus aux descendants de leurs anciens propriétaires qui les remettent comme par hasard en vente chez Christie's et chez Sotheby's. Des millions d'objets arrivent ainsi en Union soviétique. Les chiffres vont vite avec les livres, les monnaies ou les liasses d'archives. Staline y voit des trophées. Une grande exposition est prévue à Moscou en 1948.

Quelques restitutions en 1955

Elle n'aura jamais lieu. La «Guerre froide» vient de commencer. Il ne faut pas jouer au prédateur, alors que de nouvelles purges frappent en URSS. On rend même en 1955 ses tableaux à Dresde et le colossal «Autel de Pergame» à Berlin-Est. Commence ensuite le temps des secrets. Nul ne sait ce que recèlent les caves de l'Ermitage, du Musée Pouchkine ou celles des institutions de province. Officiellement, tout a été détruit par les bombardements en Allemagne, y compris des œuvres volées par les nazis en France. Il faut attendre 1989 pour que des langues se délient. Un ancien officier avoue avoir sauvé les célèbres dessins de Hambourg. Puis c'est le dégel. Eltsine parle de restitutions. Ou d'échanges. Il se heurte aux conservateurs et aux vétérans. Irina Antonova, conservatrice depuis 1963 du Pouchkine, où elle est entrée en 1945 et dont elle ne quittera la direction qu'en 2014, à 91 ans, martèle ainsi son fameux «nous ne devons rien à personne.» On sait le degré de nationalisme qu'a aujourd'hui atteint la Fédération de Russie...

Pour le moment, conclut Francine-Dominique Liechtenhan, les affaires en restent là. Le «Trésor de Priam», également réclamé par les Grecs et les Turcs, n'est pas prêt de retourner en Allemagne réunifiée. Idem pour des bibliothèques, des tableaux de musées ou des documents d'archives. Deux problèmes se posent cependant. L'un est moral, et se voit donc laissé de côté par l'auteure, avant tout historienne. C'est le fait que les Russes, un peu gênés tout de même, cachent la plupart de ces trésors. Ils ne sont du coup plus visibles par personne, et c'est bien cela le plus grave. Le second, largement abordé par Francine-Dominique, est la partition de l'URSS. Qui aurait droit en fait à quoi, avec un statu-quo? S'il s'agit bien d'un dédommagement pour les pertes subies, une grosse partie devrait finir en Ukraine. C'est Kiev, la ville-martyre, même s'il y a eu le terrible siège de Saint-Pétersbourg (alors appelée Leningrad). Or, comme vous les savez, les rapports entre la Fédération et l'Ukraine vaguement indépendante sont pour le moins chahutés en ce moment...


«Le grand pillage» de Francine-Dominique Liechtenhan aux Editions Ouest-France, 348 pages.

Photo (Couverture du livre, Akg images/Ullstein Bild): Hitler et Goebbels examinant un portrait d'Hans Makart. Selon l'auteure, si Hitler n'avait aucun goût, Goebbels en avait (hélas) beaucoup.

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