«L'utopie du quotidien» soviétique. Un mensonge

C'est l'histoire d'un échec présenté comme une réussite. Tout sent le déni dans «L'utopie au quotidien», que présente jusqu'à fin avril le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds.

Conçus entre 1953 et 1991, les objets soviétiques montrés voulaient illustrer une marche radieuse vers le progrès et l'abondance. Or tous les Russes d'alors, même ceux de la «nomenklatura», savaient qu'il s'agissait d'un mensonge d'Etat. De la mort de Staline en 1953 à la chute de l'URSS, le pays a continué à vivre dans la pauvreté et la pénurie. La quête du moindre objet coûtait des efforts inouïs. Désespérés. Même l'alimentaire posait des problèmes. Un grand-père ou une grand'mère devait se dévouer pour assumer les files d'attente nécessaires au ravitaillement familial.

Conçue par Lada Umstätter, directrice de l'institution, Rada Landar et Geneviève Piron, l'exposition se présente sous la forme d'un univers à la fois inconnu et révolu. «Nous avons voulu commencer par montrer en photos le cadre général de vie aux visiteurs suisses», explique Lada Umstätter. «Il y a d'abord les appartements collectifs, dont certains existent encore, avec ce que cela supposait de promiscuité et de peur de l'autre.» Puis sont arrivés les premiers logis familiaux. La qualité de construction était épouvantable, sauf pour les privilégiés du régime. Mais ils devenaient des paradis pour leurs occupants, enfin libres de parler entre eux. «C'est là qu'est née la dissidence.» D'autres blocs ont suivi, un peu plus confortables. «Mais rien de comparable à l'Occident, vu à la fois comme un ennemi redoutable et un modèle à dépasser.»

Une vérité toujours fardée

Une réalité aussi grise ne pouvait se montrer que fardée. Deux salles de projection illustrent les distorsions subies par la vérité. La première présente des images fixes. «Une photographie ne se conçoit alors que retouchée. Ce qui gêne doit disparaître. Et pourtant, tout se voit déjà mis en scène avant la prise de vue. Les enfants sont coiffés. Les robes repassées. Les sourires de rigueur.» L'autre cabinet offre des projections d'extraits de films de fiction. «Bien sûr, il y a toujours une censure. Mais sa rigueur n'empêche pas tout à fait le reflet de la vie des tous les jours, surtout à partir des années 1980.» Le visiteur du musée perçoit ainsi un embryon de critique, légère et souriante. Les problèmes quotidiens se voient juste effleurés.

Juste à côté, toujours en photos, le public découvre en contexte les premiers objets. «Nous parlons ici de design soviétique», poursuit Lada Umstätter. «Il ne faut pas prendre ce mot au sens occidental, même si certaines choses s'inspirent des produits d'Europe de l'Ouest et des Etats-Unis.» Ils portent certes aussi des logos, inventés par des graphistes, «et dont certain existent toujours.» Mais nous restons dans un univers standardisé, où la concurrence n'existe pas. C'est déjà beau si les inventions des designers arrivent à l'époque jusque dans les magasins. «Le prototype se révélait généralement correct. Parfois même séduisant. Seulement voilà! Il n'existait jamais tous les matériaux indispensables pour les réaliser. Alors on adaptait. On bricolait. On simplifiait, surtout.» Les fameux plans quinquennaux ne pouvaient pas tout prévoir. C'est ainsi que l'URSS a connu le film parlant cinq ans après tout le monde en 1934...

Objets devenus très rares

Dûment informé, le visiteur peut alors descendre dans la partie nouvelle du musée, où les objets sont présentés dans deux immenses salles, avec au centre l'exposition de couture «Soviet Glamour» dont je vous ai déjà parlé. Beaucoup sont issus de la cueillette que Lada Umstätter avait opéré il y a quelques années pour le MEG genevois. Je ne vais pas revenir sur cette douloureuse affaire, mais notre musée d'ethnographie prévoyait une exposition sur le quotidien soviétique, qui s'est finalement vue confiée à une autre commissaire, en poste fixe au MEG. Il en est issu «Villa Sovietica», en 2009-2010 à la Villa Calandrini de Conches. Une des pires choses que j'aie vue durant ma carrière de journaliste.

«Nous avons donc beaucoup emprunté au MEG, tout en puisant à d'autres sources», explique, magnanime, la commissaire. Il faut dire que nombre de ces objets sont devenus très rares. Voire presque uniques, comme la TV de 1949, avec une loupe pour agrandir un écran non pas petit, mais minuscule. «Tout était utilisé jusqu'à la corde. Les matériaux se voyaient récupérés. Ce qui restait a parfois été jeté plus tard, car il rappelait de mauvais souvenirs.» Il y a pourtant, dans un coin, un sapin de Noël. «Pardon! Pas de Noël, fête religieuse. Il était conçu pour le premier de l'an, laïc, et obligatoirement surmonté d'une étoile rouge.» Exact. Ce qui en pend ne sont pas des boules, mais des petits cosmonautes ou, plus étrangement, des fruits exotiques et colorés. «Ils symbolisaient à l'époque un luxe inaccessible, sauf à quelques privilégiés.»

Les photos de Valdimir Sokolaev

Douce-amère, dans la mesure où les rêves de 1991 ne se sont de loin pas matérialisés, l'exposition se voit comme il se doit accompagnée de toutes sortes d'animations, dont certaines ont déjà eu lieu. Il se passera cependant bien des choses encore jusqu'en avril. Il faut aussi signaler, à l'étage, la présentation de photos, en noir et blanc, de Vladimir Sokolaev, décédé en 2016. «Il portait un véritable regard sur le quotidien. Sans rien blâmer en apparence, Vladimir montrait les choses telles qu'elles étaient dans la province soviétique des années 1970. Cet indépendant devenait ainsi, comme nous le disons, un «reporter de l'ordinaire». C'était, à l'époque, déjà de l'audace.»

Pratique
«L'utopie du quotidien, Objets soviétiques 1953-1991», Musée des beaux-arts, 33, rue des Musées, La Chaux-de-Fonds, jusqu'au 30 avril. Tél. 032 967 60 77, www.mbac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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