"Soviet Glamour" au Musée des beaux-arts

Il existe aujourd'hui des «Fashion Week» partout, jusque dans les pays les plus improbables. La mode, moins sous la forme de haute couture que celle d'un prêt-à-porter dit de luxe, constitue aujourd'hui l'un des premiers «business» de la Planète, même si la chose ne se remarque pas forcément dans la rue. Si les semaines de Milan (la plus importante), de Paris, de Londres ou de New York s'imposent avec évidence, en fallait-il vraiment une à Tirana, en Albanie?

Le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds propose depuis début décembre une vaste exposition dédiée à l'Union soviétique avec des objets des tous les jours («L'utopie du quotidien, 1953-1991») et une série de photos en noir et blanc de Vladimir Sokolaev. Je reviendrai sur le sujet en compagnie de la directrice de l'institution et commissaire de l'exposition Lada Umstätter. En ces temps de Fêtes, j'ai décidé de détacher de cet ensemble la troisième présentation, au titre pour le moins insolite. «Soviet Glamour» ressemble au mariage du chaud et du froid, de la nuit et du jour, de la précarité et de l'abondance. Et pourtant... Cette part de rêve faisait pour Lada partie d'un plan. Il fallait physiquement montrer un futur radieux. Les élues qui portaient des robes d'un tel luxe ne faisaient qu'annoncer le futur de toutes les femmes russes. On était sur la bonne voie.

La collection Vassiliev

Sur le mur du fond, le visiteur peut donc voir un extrait de film en Sovcolor des années 1950, et donc contemporain (ou presque) de Staline, mort en 1953. Nous sommes dans un immense magasin de rêve, inspiré sans le dire de l'Occident. Les clientes, élégantes, jeunes et jolies, n'ont à se disputer aucune marchandise. Tout se révèle ici en abondance. Il n'y a qu'à choisir, alors que chaque chose suppose, dans la réalité, d'interminables files d'attente. Et, comble de l'utopie selon Lada Umstätter, les vendeuses, elles aussi ravissantes, ont l'air aimables.

C'est sur ce fonds d'irréalité que le visiteur peut voir quelques-uns des milliers de costumes rassemblés par Alexandre Vassiliev. Il faut maintenant que je vous présente l'homme, homonyme parfait d'un historien russe de l'espionnage plutôt austère. Alexandre est né à Moscou en 1962. Il s'agit d'un enfant du sérail. Sa mère est actrice. Son père travaille comme scénographe au Bolchoï. Pas étonnant si le petit Alexandre conçoit à cinq ans ses premiers vêtements, destinés à ses marionnettes. Succès. La voie semble cependant bouchée en URSS. Alexandre réussit à émigrer à 20 ans. Il va à Paris, où il devient costumier de théâtre. Les choses vont bien pour lui. Il travaille notamment pour l'Opéra Bastille, la Cartoucherie de Vincennes, le Festival d'Avignon ou l'Opéra de Versailles. Alexandre trouve aussi le temps d'écrite. «Beauty in Exile» se voit ainsi salué en 1998 comme un des meilleurs ouvrages sur la mode de l'année.

Un réseau de relations

Mais surtout, le costumier collectionne. Il joue pour le cinéma et le théâtre soviétique le rôle qu'a tenu pour l'Italie Umberto Tirelli, le bras droit de Visconti, dont le fabuleux ensemble se trouve à la base du Musée des Costumes de Florence, logé dans une dépendance du Palazzo Pitti. Grâce à toutes sortes de relations personnelles et familiales, Alexandre a eu accès aux vieilles comédiennes, aux épouses des membres de l'ex-Nomenklatura et aux danseuses internationalement connues comme Maïa Plissetskaïa, morte nonagénaire en 2015. Celles-ci lui ont vendu, ou donné, les habits qu'elles ne portaient plus. Des garde-robes exceptionnelles, bien loin du quotidien de la femme soviétique.

Mais, et c'est là que l'exposition devient passionnante, ce luxe constitue lui aussi un trompe-l’œil. Un village de Potemkine, ce qui n'a rien d'étonnant en Russie. Maïa, qui voyageait tout le temps et touchait en Occident des cachets fabuleux, était certes habillée par Chanel et Cardin. Mais les autres, restées sur place, devaient se satisfaire de bouts de ficelles, ou plutôt de lambeaux de tissus. Les broderies sont tirées d'anciennes robes de bal d'avant la Révolution de 1917. Le textile utilisé est un nylon ou un velours rouge de coton standard, permis par le plan quinquennal. La tenue de soirée de Natalia Fateeva, qui veut sortir du lot, tient ainsi du patchwork, tant elle est composée de coupons de lamé. La fille d'un maréchal a dû davantage ruser encore. Sa robe de cocktail est faite de larges rubans, cousus ensemble. Il n'y avait pas d'autres métrages disponibles, même pour une hyper privilégiée du régime. Pensez! Galina Brejneva, la fille de Brejnev reste en lurex.

Occasions spéciales

Il y a, comme ça, trente-deux tenues, souvent conçues pour des occasions spéciales. Il fallait que les vedettes fassent bonne figure. Telle robe de Klara Loutchko été livrée pour le festival de Cannes de 1955. Celle de Tatiana Antsiferova (polyester tressé...) devait se voir portée pour la cérémonie de clôture des jeux olympiques de Moscou en 1980. Un autre, créée à l'intention de Youlia Borissova, a enfin été imaginée pour que cette dernière puisse interpréter sur scène en 1967 «Mélodie varsovienne». A Moscou, en ces temps-là, on jugeait les Varsoviennes et les Berlinoises (de l'Est) particulièrement élégantes et pomponnées...


«Soviet Glamour», Musée des beaux-arts, 33, rue des Musées, La Chaux-de-Fonds, jusqu'au 30 avril 2017. Tél. 032 967 60 77, site www.chaux-de-fonds.ch/musees/mba Ouvert tous les jours, sauf lundi. Attention! Horaire un peu perturbé en fin d'année. La saison soviétique comprend deux autres expositions, dont il sera ici prochainement question.

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